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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/626

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tandis que Mme de Staël tournait continuellement entre ses doigts une branche de peuplier garnie de deux ou trois feuilles, dont le frémissement était, disait-elle, l’accompagnement obligé de ses paroles : « Quand Corinne s’envolait au septième ciel par une explosion d’inimitable éloquence, le prince la ramenait petit à petit dans son salon de Paris ; quand lui, à son tour, se jetait follement dans les causeries parfumées de Versailles ou de Trianon, Mme de Staël se hâtait d’indiquer en quelques paroles brèves et énergiques, à la manière de Tacite, l’arrêt de cette société condamnée à périr de ses propres mains… Vivacité d’expressions soudaines toujours polies et naturelles ; causerie facile, presque négligée, qui allait de l’un à l’autre au hasard ; soin extrême d’éviter toutes les aspérités de la parole ; bonhomie réciproque, si l’on peut se servir de ce mot, tel était le trait distinctif de ce feu d’artifice inouï, dont les merveilleuses fusées se retracent encore avec délices dans ma mémoire [1]. »

Mme de Staël partageait la passion du prince pour la comédie de société, et tous deux la jouaient fort mal. Quant à lui, on ne lui laissait que les rôles effacés : le notaire du dénoûment, le laquais qui apporte une lettre, encore s’embrouillait-il et arrivait-il en scène trop tôt ou trop tard ; en revanche, il n’en voulait plus sortir et disait tout bas aux autres acteurs : « Mais, mon Dieu, est-ce que je vous gêne ? » A l’arrivée de Mme de Staël, on monta plusieurs pièces, entre autres Agar dans le désert, qui était de sa façon, et les Femmes savantes, où elle remplit le rôle de Philaminte ; le comte de Cobenzel joua Chrysale ; sa sœur, Mme de Rombeck, Martine ; François Potocki et le jeune comte Ouvarof, Vadius et Trissotin.

L’enthousiasme de Mme de Staël pour le prince de Ligne, le seul étranger, selon elle, qui, dans le genre français, fût devenu modèle au lieu de rester imitateur, lui suggéra l’idée de réveiller en France son souvenir : elle choisit avec beaucoup de goût et publia un livre extrait de ses œuvres volumineuses, qui obtint le plus grand succès. « On dirait, disait-elle dans la préface, que la civilisation s’est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent »jamais, lorsque toutes les formes rudes sont adoucies, sans que l’essence de rien soit altérée. » Le prince lui témoigna une vive reconnaissance, et de l’avoir ramassé, et d’avoir remarqué qu’il avait aussi l’esprit sérieux et rêveur, bien qu’il n’aimât guère la mélancolie à la mode, bien qu’il affirmât que, faute d’esprit, on se donne l’air de penser, qu’on est pensif au lieu d’être penseur.

Le prince de Ligne avait eu un goût très vif pour Casanova ;

  1. Ouvarof, Esquisses politique et littéraires, p. 122 et suiv.