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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/615

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l’Europe et de l’Asie, tout donne aux voyageurs l’impression d’un conte des Mille et une nuits.

Joseph II avait rejoint la tsarine à Kherson. Ligne croit rêver lorsque dans le fond d’une voiture à six places, véritable char de triomphe, orné de chiffres en pierres brillantes et attelé de seize petits chevaux tartares, assis entre deux personnes sur les épaules desquelles la chaleur l’assoupit parfois, il entend dire, en se réveillant, à l’une d’elles : « J’ai 30 millions de sujets, à ce qu’on prétend, en ne comptant que les mâles. — Et moi vingt-deux, repart l’autre, en comptant tout. » — Comme amateur de la belle antiquité, le prince parlait de rétablir les Grecs, Catherine de ressusciter les Lycurgue et les Solon ; on prenait, en causant, des villes, des provinces, sans luire semblant de rien : « vos Majestés ne prendront que des misères et la misère, objectait Ligne. — Nous le traitons trop bien, répliquait gaîment Joseph II : il n’a pas assez de respect pour nous. Savez-vous, madame, qu’il a été amoureux d’une maîtresse de mon père, et qu’il m’a empêché de réussir, en entrant dans le monde, auprès d’une marquise, jolie comme un ange, et qui a été notre première passion à tous les deux ? »

L’impératrice prodiguait les dons sur son passage, achetant tout ce qu’elle trouvait dans les fabriques. (Cléopâtre n’avale point de perles, mais elle en donne beaucoup, remarque Ligne.) Collaborateur assidu, ministre de ses libéralités, le prince jetait l’argent par les fenêtres : à côté de lui, en voiture, il avait un grand sac rempli d’impériales (pièces de 4 ducats). De 10, 15, 20 lieues à la ronde, les habitans des villages venaient voir leur matouchka bien-aimée, et s’y prenaient d’une manière assez étrange, se couchant ventre à terre un quart d’heure avant qu’elle arrivât, se relevant un quart d’heure seulement après son passage : ces dos, ces têtes baisant la terre, le prince les écrasait d’or au grand galop ; et cette scène se répétait dix fois par jour.

La flotte se composait de quatre-vingts bâtimens, montés par trois mille hommes d’équipage : à leur tête marchaient sept galères magnifiquement ornées, affectées au service de la tsarine, de ses amis, des ministres et des grands qu’elle avait admis à l’honneur de l’accompagner ; chaque galère avait une musique qui célébrait la sortie ou la rentrée de ceux-ci. Pour qu’il y eût de tout, on essuya une tempête où deux ou trois échouèrent sur des bancs de sable. Séparé de Ségur par une simple cloison, Ligne le réveillait pour lui réciter des impromptus en vers, des chansons, et peu après son chasseur lui apportait une lettre de quatre ou six pages, où la sagesse, la folie, la politique, la galanterie, les anecdotes militaires et les