Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/600

Cette page n’a pas encore été corrigée


plus sage a son vainqueur. Si elle n’est pas encore subjuguée, c’est qu’elle n’a pas rencontré cette moitié de soi-même qu’on cherche toujours et qui fait faire tant d’extravagances. » Dût mon affirmation sembler naïve, je crois qu’il est des femmes qui, dans leur dignité, dans le devoir conjugal, la maternité et la religion, trouvent la force de résister à cette moitié de soi-même. Il y en a de notre temps, il y en avait dans ce XVIIIe siècle qui fut son propre calomniateur et qui, lui aussi, produisit sa pleine moisson d’âmes héroïques et de vertus sans tache.

Aux Françaises, notre moraliste reproche d’être trop les mêmes. C’est la même façon d’être jolie, d’entrer dans une chambre, d’écrire, d’aimer, de se brouiller : on a beau en changer, on croit avoir toujours la même. Du moins écrivent-elles à merveille ; tandis qu’autrefois elles ne savaient pas l’orthographe, il connaît à présent dix ou douze Sévigné qui n’ont que trop d’esprit. Mais ses propres portraits en font foi ; les Françaises se ressemblaient peut-être dans la galanterie, non dans l’amour, non dans l’esprit ; il suffirait, pour le battre avec ses propres armes, de rappeler cette silhouette de Mme Geoffrin :

« Je la croyais un bureau d’esprit et c’en était un plutôt de raison. Les gens d’esprit qui allaient chez elle n’en faisaient plus et devenaient presque de bonnes gens. Il y avait entre elle et Mme du Deffand une espèce de rivalité. Mais au lieu du gros bon sens de la première, l’autre avait une conversation pleine de traits et avait l’épigramme et le couplet à la main. Le genre de Mme Geoffrin était, par exemple, une sorte de police pour le goût, comme la maréchale de Luxembourg pour le ton et l’usage du monde. » — et quel joli crayon de Mme de Mirepoix dans cette seule ligne : « Vous auriez juré qu’elle n’avait pensé qu’à vous toute sa vie. » Et cette comtesse de Boufflers, l’idole, comme on disait, qui, oubliant quelquefois qu’elle était la maîtresse de M. le prince de Conti, répond à quelqu’un qui lui reproche d’oser dire qu’elle méprisait une femme qui avait un prince du sang : « Je veux rendre à la vertu par mes paroles ce que je lui ôte par mes actions. » Cette phrase lui attira une bien piquante leçon de la maréchale de Mirepoix, qui, forcée dans ses retranchemens sur le reproche que lui fit la comtesse de fréquenter Mra" de Pompadour, la première fille du royaume, dit-elle, au bout du compte, riposta : « Ne me forcez point de compter jusqu’à trois. » La seconde était Mlle Marquise, maîtresse de M. le duc d’Orléans. »

Et n’était-ce pas aussi la personne la plus originale, la moins semblable aux autres, cette marquise de Coigny, compagne favorite d’Hélène Massalska, à l’Abbaye-aux-Bois, qui parlait l’esprit comme une langue naturelle, que Marie-Antoinette appelait avec une nuance