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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/599

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ne pourrait-on répondre au prince en lui objectant sa propre conception ? Il y a des montagnes qui finissent en pointe, par une aiguille, d’autres se terminent par une plate-forme, et l’amour ne peut-il, sans tomber, s’arrêter dans sa course vers l’infini ? ne peut-il s’asseoir enfin, se fixer dans le bonheur ? J’aime mieux notre moraliste quand, niellant en regard l’amour et la jalousie, il observe que celle-ci dure bien plus longtemps que celui-là, parce qu’on s’imagine encore avoir des droits, parce que l’amour-propre, sentiment impérissable, est le dernier qui s’en aille.

Passant du général au particulier, de l’effet à la cause, de l’amour aux femmes, je remarque dans les portraits et réflexions de jolis coups de pinceau, des traits spirituels trop souvent gâtés par une affectation de mièvrerie et de préciosité. L’auteur pointillé sur l’idée, décrit des arabesques, sculpte des fioritures, s’éloigne de La Bruyère, comme un maître d’armes italien diffère dans son jeu d’un maître français, comme Nattier ou Lancret, de Philippe de Champagne, de Poussin. Mais lorsqu’il trouve sa bonne veine, il a de bien aimables rencontres d’idées, des aperçus excellens, qui, lancés avec humour, avec un coloris délicat, dépassent l’horizon de son époque. A-t-il tort, par exemple, d’affirmer que, quelque vertueuse que soit une femme, c’est sur sa vertu qu’un compliment lui fait le moins de plaisir ? Quand on la loue sur sa fidélité à son mari, elle est toujours prête à vous dire : « Quelle preuve en avez-vous ? » Au reste, quand une femme dit qu’elle s’ennuie, c’est comme si elle disait : « Personne n’est amoureux de moi. » Et, certes, quel est le grand plaisir des femmes, sinon d’aimer, d’être aimées ou de parler de l’amour ? Mais le prince assigne la limite ; il veut que, changeant de sexe, une femme de quarante-cinq ans songe à devenir un homme aimable. Ne pensait-il pas à ces grandes dames qui, déjà sur le retour, se disputaient son cœur, ou à cette étonnante Mme de Quinines qui excusait ses tardifs caprices en affirmant qu’une duchesse n’a jamais que trente ans pour un bourgeois ?

Sur ce point, sa morale ne brille point par la sévérité et vous l’entendrez soutenir que la vertu perdit les vertus, tandis que la galanterie épurait les mœurs en France au lieu de les corrompre, et que celle-ci n’est devenue ingouvernable que depuis qu’elle a cessé d’être frivole. Si les hommes font les lois, les femmes font les mœurs ; quand même elles les déferaient quelquefois, il n’en est pas moins vrai que les hommes qui s’éloignent de leur société cessent d’être aimables et ne peuvent plus le devenir. Et puis ne conclut-il pas de la pluralité à l’universalité, ne pousse-t-il pas le scepticisme trop avant, le jour où il écrit : « La femme la