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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/593

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sous une telle plume pour ne pas trouver place ici : « Homme ! qui que vous soyez, dévot, libertin, prodigue, avare, philosophe, insensé, et même homme juste, s’il en est, croyez-vous avoir jamais donné par générosité ? Vous dévot, vous êtes celui qui y avez eu le moins de mérite : vous avez placé votre argent à intérêt ; vous vous êtes imaginé qu’il vous vaudrait le pardon de quelque méchanceté ; vous avez dit : « Je donnerai à cet homme, non parce qu’il est mon frère, mais parce qu’il est dit dans notre loi : « Donnez aux pauvres et vous aurez le royaume des cieux. » Vous libertin, qui n’y croyez pas, n’était-ce pas peut-être pour vous débarrasser de ce mendiant ? Vous prodigue, vous lui avez donné ce que vous auriez jeté également à la place où il vous a demandé l’aumône ; c’était une occasion de plus de vous satisfaire. Vous avare, c’est pour qu’on le dise, c’est parce qu’on vous regardait. Vous philosophe, c’est par humanité, j’en conviens, mais vous êtes à votre aise, il est aisé d’être philosophe quand on est riche ; un petit écu ne vous dérange pas. L’auriez-vous assisté au point de manquer votre superflu ? .. Et pour vous, insensé, vous vous êtes porté à cette bonne action, par l’exemple, par habitude, par éducation ; vous n’y avez mis que de l’indifférence. Et vous, homme juste, qui peut-être avez vu ce malheureux à la guerre se distinguer sous vos yeux, vous n’avez fait que votre devoir ; je le répète, je cherche un homme vraiment généreux, et je n’en trouve point… »

Ligne avait-il donc médité l’apologue de cette femme d’Alexandrie, qui parcourait les rues, tenant d’une main un seau plein d’eau, de l’autre une torche enflammée, criant qu’elle voulait brûler le ciel et éteindre l’enfer, afin qu’on fit le bien sans espoir d’obtenir l’un, et qu’on s’abstint du mal sans la crainte de l’autre ? Et, si l’on devait prendre cette page pour autre chose qu’une boutade oubliée peut-être le lendemain, ne pourrait-on lui répondre qu’il s’oubliait lui-même, lui qui prodigua toujours son nécessaire et son superflu, comme il oublia Narbonne. Boufflers et Ségur, le jour où, parlant de Talleyrand qui venait d’arriver à Vienne, il écrivit au prince d’Arenberg : « Jugez de son plaisir d’être reçu par moi, car il n’y a plus de Français au monde que lui, et vous et moi qui ne le sommes pas. » Le plaisir de lancer un mot piquant met soin eut des œillères à l’esprit le plus bienveillant, à cet homme qui éprouve une joie sans mélangea admirer et se sent tout glorieux si un de ses semblables fait une grande chose. Mais n’est-ce pas surtout à l’esprit qu’il faut appliquer cette belle image des fragmens d’un miroir brisé, symbole des vérités incomplètes que nous découvrons dans notre ardente et vaine recherche de l’absolu ?

En 1776, un heureux hasard ramène Ligne à Versailles. M. le comte d’Artois se trouvant dans une garnison voisine de celle où il