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LE


PRINCE DE LIGNE


Le prince de Ligne a tracé dans ses Mémoires un portrait de ce que l’on appelait en son temps l’homme aimable. L’homme aimable, tel qu’il l’entend, c’est plus que l’honnête homme, c’est l’honnête homme embelli, perfectionné ou achevé par la réunion des dons les plus divers, habile surtout en l’art de se faire valoir, original et un peu précieux, presque aussi rare, si nous l’en voulions croire, qu’un grand général, qu’un grand artiste, ou qu’un homme d’état. On a le droit de supposer qu’en traçant ce portrait le prince de Ligne se regardait lui-même dans son miroir, et ce que l’on peut dire, c’est qu’en tout cas, nul mieux que lui, dans ces années du XVIIIe siècle, où l’ancien régime, avant de disparaître, s’étourdissait de l’éclat de ses dernières élégances. — ne l’a réalisé. C’est sans doute aussi ce qui me permettra d’en reparler.


I.


Charles-Joseph, prince de Ligne, naquit à Bruxelles le 23 mai 1735. D’après les généalogistes, ces romanciers de l’histoire, l’origine de sa famille se perdait dans la nuit des temps : les uns la font descendre d’un roi de Bohème, d’autres lui donnent pour premier ancêtre Thierry d’Enfer, issu de Charlemagne, ou Witikind. La mère de Charles-Joseph, princesse de Salm, avait plus, de mérite que de beauté : Mme de Genlis prétend qu’on la comparait à une chandelle qui coule. Fidèle à la raideur des mœurs antiques, aussi fier au dedans qu’au dehors, son père paraissait