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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/566

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l’humanité irait imposer ses goûts de nonchalance à l’humanité tout entière ! Les traînards régleraient le pas de tous ceux qui sont plus alertes, plus dispos, plus courageux. C’est la nouvelle conception du progrès. Est-il bon, d’ailleurs, que l’homme ait des loisirs si étendus ? Est-il toujours préparé à en faire un sage emploi ? Huit heures de travail par jour ou même neuf, avec le chômage régulier du dimanche, des jours de fêtes religieuses ou civiles, avec les interruptions occasionnelles inévitables dans tous les métiers, cela ne crée-t-il pas entre les travaux et les loisirs un rapport qui est tout à l’avantage de ceux-ci et qui risque, dans bien des cas, de beaucoup plutôt détériorer qu’améliorer la situation matérielle et morale de l’ouvrier ? Comment un état, c’est-à-dire les hommes que le hasard et l’inconstance des élections portent momentanément au pouvoir, prendraient-ils cette responsabilité indéfinie de régler dans toutes les industries le temps qu’il sera loisible à l’homme majeur de consacrer, sans délit, à sa tâche quotidienne ?

Il est un important facteur dont ne tiennent aucun compte ceux qui veulent investir le législateur de ces droits nouveaux. J’ai démontré, dans une précédente étude, combien est vraie la magistrale définition de Montesquieu, que « les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Il y a dans la nature des choses une secrète ironie qui se joue du législateur et contrarie ses mesures toutes les fois que celui-ci a l’impertinence de la méconnaître ou de prétendre la corriger. En matière de taxes, quand le législateur veut mettre à contribution les seuls riches, cette ironie de la nature des choses s’appelle l’incidence de l’impôt, cette faculté singulière qu’a souvent l’impôt de glisser seulement sur ceux que le législateur veut frapper et d’atteindre furtivement, mais sûrement, des couches qu’il croyait laisser indemnes. En matière de réduction des heures de travail, cette ironie de la nature des choses s’appelle l’intensité du travail. Vous prétendez réglementer et restreindre la journée dans les usines pour certaines catégories d’adultes, comme les ouvrières : vous croyez avoir beaucoup fait. Mais voici que, poussée par vos restrictions mêmes, l’industrie invente des machines dont le mouvement est plus accéléré, qui, dans une minute, font beaucoup plus de tours ; elle perfectionne ses métiers de sorte qu’un ouvrier puisse en conduire trois ou quatre au lieu d’un ou deux ; alors la tension de l’esprit et de l’attention doit être portée à l’extrême ; la dépense de force nerveuse est énorme : on n’entend plus un autre bruit dans l’atelier que celui des métiers battant de plus en plus rapidement ; l’ouvrier est absolument absorbé par l’ouvrage. Voilà le résultat des huit ou des neuf heures de travail qui forment le maximum légal