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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/558

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par perdre tout sens des proportions. Il ne sait plus distinguer l’exceptionnel de l’ordinaire ; tous les maux qu’il voit, à travers son instrument grossissant, deviennent énormes, les plus grands maux de l’humanité. A lire certains livres de médecine, à étudier tous les symptômes qu’ils décrivent des maladies diverses, à suivre le jugement qu’ils portent sur les différentes habitudes humaines, l’homme le plus sain se croit atteint d’une foule d’affections mortelles : on s’étonne de vivre encore. On trouve à chaque profession tant d’inconvéniens pour l’estomac, le cœur, les reins, qu’on prendrait le parti de vivre oisif, si d’autres ne survenaient pour dépeindre tous les périls de l’oisiveté. Il en est, de même des philanthropes, des hygiénistes, des spécialistes sentimentaux qui se livrent à des études et à des enquêtes sur le travail, soit de la ville, soit des champs, soit de l’atelier, soit du loyer. L’un dénoncera tel travail, parce qu’il exige la station debout, l’autre un travail différent parce qu’il contraint à être assis et courbé sur soi-même. Chaque spécialiste, uniquement occupé de son objet qu’il aura considéré sous toutes ses faces et perdant de vue les objets environnans, invoquera l’intervention de la loi pour interdire, réglementer, restreindre tel ou tel labeur qu’il considérera comme exceptionnellement dangereux et qui ne le sera pas plus que mille autres.

Les prétendus maux que l’on attribue aux machines et à la grande industrie existaient bien avant celle-ci et celles-là ; on les retrouve encore aujourd’hui dans les tâches où le travail se fait à la main et isolément. Il me semble que l’on calomnie un peu les usines, surtout les usines modernes, celles qu’on élève depuis un quart de siècle. Elles n’ont, pour la plupart, ni l’insalubrité ni l’aspect, sordide dont on nous parle. Plus elles sont grandes et plus d’ordinaire, elles sont bien tenues. Plus les machines y ont de valeur, et mieux elles sont soignées, comportant, en dehors même de toute pensée de philanthropie et par la nécessité des choses, des conditions de propreté pour le personnel ouvrier qui est occupé à ce précieux outillage. Les salles de ces établissemens sont aujourd’hui, par convenance industrielle, vastes, hautes, bien aérées ; les ouvriers y sont distans les uns des autres. Les séances y sont en général moins prolongées qu’au foyer domestique ; la nécessité des allées et venues deux fois au moins par jour et souvent quatre fois, de la maison à l’usine ou de celle-ci à la maison, fait jouir du grand air beaucoup de familles casanières qui, autrefois, sortaient peu d’une sorte de bouge, formant leur misérable logis. Je ne vois pas ce que la civilisation a perdu aux grandes usines. Elles ont contribué à attirer la population dans la banlieue des villes ou à la campagne loin de ces étroites ruelles qui constituaient nos villes