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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/550

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la nature a doué de facultés supérieures ; tout homme moins riche l’est relativement à un plus riche ; tout homme à caractère mou, asservi à ses passions, est faible en face de l’homme dont l’âme est fortement trempée. Ainsi la faiblesse, au lieu d’être l’exception dans la société humaine, devient la règle. Car les neuf dixièmes des hommes sont inférieurs soit en force physique, soit en fortune, soit en énergie de caractère, à une élite qui, par nature, par éducation, par tradition, par ses antécédens personnels, se trouve posséder des avantages divers. Cette conception des devoirs de l’état à l’endroit des faibles tendrait à faire de l’état le tuteur a peu près universel. Presque aucun contrat ne devrait être considéré comme un contrat libre ; car il est bien rare que, dans un contrat quelconque, il n’y ait pas, parmi les parties intervenantes, l’une qui l’emporte en indépendance de situation, en expérience, en acuité d’esprit sur les autres. La conséquence de cette interprétation du devoir de l’état à l’égard des faibles, ce devrait être que, dans une nation, les neuf dixièmes des citoyens seraient privés du droit de contracter ; c’est le régime auquel les espagnols soumettaient, sous l’impulsion des jésuites, les Indiens du Mexique pour les préserver de l’exploitation des blancs, des « gens de raison ; » no pueden tratar y contratar. C’est l’idéal que poursuivaient les jésuites au Paraguay ; c’est également aujourd’hui un peu celui des « antisémites. » L’état tend à supprimer toute liberté de contrat individuel entre les individus réputés faibles, c’est-à-dire bientôt le plus grand nombre, et ceux qui sont réputés forts. A la liberté des arrangemens privés on substitue des contrats types, officiels, uniformes, dont aucun des contractans n’a le droit de s’écarter.

Il n’y a pas moins de risques d’extension démesurée dans le troisième argument qui est souvent invoqué par l’état pour justifier son immixtion dans le régime du travail. L’état est le représentant naturel et unique de la perpétuité de la nation ; il doit veiller à ce que la race ne s’abâtardisse pas, même par ses imprudences volontaires ou par ses excès réfléchis. L’état doit assurer la vigueur et la santé des générations futures. Ce raisonnement contient une parcelle de vérité ; mais quel abus on en peut faire ! Si l’on voulait l’appliquer dans tous les domaines, il faudrait réglementer minutieusement tous les actes de l’homme, même ceux qui intéressent le plus la dignité et la liberté intime ; on aboutirait à une organisation à la Lycurgue.

Le sophisme consiste à interpréter tous ces termes de sécurité, commodité, faibles, protection, dans le sens le plus large, dans leur acception figurée, au lieu de les prendre dans leur sens étroit et leur acception positive. Comme en outre, pour chaque génération ou même pour les divers partis qui se succèdent au pouvoir, ces