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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/549

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que l’agrégat qu’ils forment, qui oublie la vie réelle des premiers pour la vie fictive du second, tend à devenir la religion démocratique. C’est bien d’une religion, en effet, qu’il s’agit, c’est-à-dire d’une croyance comportant à la fois des mystères, une exaltation sentimentale et des formules qu’aucun adepte ne s’avise de vérifier.


I

L’intervention de l’état dans le régime du travail peut se couvrir de différens motifs, d’abord le droit et le devoir général de police dont l’état est investi et qui vont toujours en s’étendant ; ensuite la mission qui incombe à l’état de protéger les faibles et les abandonnés contre l’oppression des forts et des puissans ; enfin cette tâche particulière que l’état, en tant que représentatif la perpétuité de la nation, peut seul remplir, qui a pour objet de ménager les forces nationales, d’empêcher les générations de s’abâtardir, même volontairement et consciemment.

Ces trois motifs d’action sont, de leur nature, peu précis et peuvent se prêter aux interprétations les plus étendues. La police est ainsi définie : « ordre, règlement établi pour tout ce qui regarde la sûreté et la commodité des citoyens. » On pourrait s’accommoder du premier terme, celui de sûreté, quoiqu’il soit, affligé de l’infirmité naturelle à tous les vocables humains, de pouvoir être pris tantôt dans un sens étroit, tantôt dans un sens large et figuré ; mais le mot de commodité est autrement souple ; il peut donner lieu à toutes sortes d’envahissemens ; il n’a aucune portée nette et circonscrite ; les divers esprits l’entendent chacun à leur manière. En recherchant d’une façon exagérée les commodités matérielles, on peut multiplier les incommodités morales, comme les formalités, les dérangemens, les nécessités d’autorisation, la dépendance, les sollicitations, les pertes de temps.

Le second motif dont se couvre l’immixtion de l’état dans le régime du travail, le devoir de protéger les faibles, ne comporte pas moins d’incertitude. Ici également il s’agit de savoir si l’on prend les termes dans leur sens naturel et étroit ou dans le sens étendu et figuré. Qui est faible ? l’enfant, sans doute, la jeune fille, l’idiot, celui qui, n’étant pas adulte, n’ayant pas encore ou ayant perdu la raison, est délaissé ou exploité par ceux auxquels la nature a confié la mission de le soigner. Mais si l’on prend le mot faible au figuré et dans un sens étendu, où s’arrêtera-t-on ! Tout homme adulte, bien portant, est faible relativement à celui de ses voisins qui jouit d’une plus grande force physique ; tout homme médiocrement intelligent est faible par rapport à celui que