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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/548

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rendre compte de ce que l’on peut légitimement demander à l’état et judicieusement attendre de lui. L’examen impartial de quelques-uns des grands servies dont il s’est chargé, achève de fixer et de préciser la conception de l’état moderne ; l’observateur qui a passé par ces attentives recherches se trouve alors à l’aise, dans chaque cas particulier, pour se prononcer entre l’action, si souvent invoquée, de l’état, celle des individus agissant isolément, ou celle de la société, qui, par une inépuisable force spontanée et instinctive, en dehors de tout organisme de contrainte, crée tant de groupemens libres, tant d’associations de toute taille, tant d’agencemens variés et de combinaisons diverses.

Pour clore cette série d’études, il nous a paru qu’il convenait d’observer le rôle que l’état a assumé dans la réglementation du régime du travail et dans l’application du principe de l’assurance. L’immixtion de l’état dans les questions d’industrie et de travail a de profondes racines dans le passé. Sous l’ancien régime, les corporations, les jurandes, les maîtrises, les règlemens professionnels reconnus et adoptés par l’état, ayant à leur appui la police et les tribunaux, constituaient, dans le monde industriel, une intervention d’état en quelque sorte continue et normale. Puis toutes ces lisières ou presque toutes avaient été déchirées : l’industrie et le travail s’étaient trouvés rendus au régime de la liberté. Aujourd’hui l’on tend à reconstituer ces entraves ; deux causes y contribuent : cette inconstance propre à l’humanité civilisée qui la rend singulièrement sensible aux déceptions et fait qu’elle se lasse, après quelques générations, des idées et du régime auxquels elle avait eu le plus de foi ; ensuite une tendance, qui s’accentue de plus en plus, sous l’impulsion démocratique, dans ce dernier quart de siècle, et qui consiste à mettre la conscience collective, et la volonté collective, définies par un parlement élu, à la place de la conscience et de la volonté individuelle. L’idée de la liberté personnelle est remplacée par l’idée d’une sorte de liberté commune et fictive consistant en ce que le peuple détermine lui-même à chaque instant, directement ou par ses représentans, le régime auquel tous devront se plier. Ce n’est plus l’individu que l’on veut libre, c’est en quelque sorte le corps social considéré comme une unité vivante. Un homme d’état anglais, dont le radicalisme est peut-être aujourd’hui un peu assagi, M. Chamberlain, disait, il y a quelques années, que le peuple n’a plus rien à craindre de l’intervention de l’état, parce que lui-même est devenu l’état [1]. Cette sorte de panthéisme politique qui perd de vue les citoyens Isolés pour ne plus considérer

  1. He told the people that there was no longer anything le fear in State interference, because they themselves had become the State. (Liberty and Socialism, by the earl of Pembroke, page 20.)