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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/545

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les choses à travers les mots, ont remarqué tout de suite que, pour un jeune homme bien élevé et pour un paysan ou un manœuvre, la condition de simple soldat n’est pas égale, qu’un lit passable, un habillement complet, de bons souliers, la sécurité du pain quotidien, un morceau de viande à l’ordinaire, sont pour le second, mais non pour le premier, des nouveautés et, par suite, des jouissances ; que la promiscuité et l’odeur de la chambrée, les gros mots et le commandement rude du caporal. la gamelle et le pain de munition, le travail corporel de toute la journée et de toutes les journées, sont pour le premier, mais non pour le second, des nouveautés et, par suite, des souffrances ; d’où il suit que, si on applique l’égalité littérale, on institue l’inégalité positive, et qu’en vertu même des nouveaux dogmes, au nom de l’égalité véritable, comme au nom de la liberté véritable, il faut permettre au premier, qui souffrirait davantage, de traiter à l’amiable avec le second, qui souffrira moins. D’autant plus que, par cet arrangement, l’état-major civil sauve ses recrues futures ; c’est de dix-neuf à vingt-six ans que les futurs chefs et sous-chefs du grand travail pacifique et fructueux, savans, artistes ou lettrés, jurisconsultes, ingénieurs ou médecins, entrepreneurs du commerce ou de l’industrie, reçoivent et se donnent l’éducation supérieure et spéciale, inventent ou acquièrent leurs idées maîtresses, élaborent leur originalité ou leur compétence ; si l’on retire aux talens ces années fécondes, on arrête leur végétation en pleine sève, et l’on fait avorter les capacités civiles, non moins précieuses pour l’Etat que les capacités militaires [1]. — vers 1804 [2], grâce au remplacement, un conscrit sur quinze dans les campagnes, un conscrit sur sept dans les villes, et, en moyenne, un conscrit sur dix en France, échappe à cet avortement forcé ; en 1806, le prix d’un remplaçant varie de 1,800 francs à 4,000 francs [3] et, comme les capitaux sont rares, comme

  1. Thibaudeau, p. 108. (Paroles du Premier consul au Conseil d’État.) « Il faut songer aux arts, aux sciences, aux métiers. Nous ne sommes pas des Spartiates… Quant au remplacement, il faut l’admettre. Chez une nation ou les fortunes seraient égales, il faudrait que chacun servit de sa personne ; mais, chez un peuple dont l’existence repose sur l’inégalité des fortunes, il faut laisser aux riches la faculté de se faire remplacer ; on doit seulement avoir soin que les remplaçans soient bons et tirer quelque argent qui serve à la dépense d’une partie de l’équipement de l’année de réserve des conscrits. »
  2. Pelet de La Lozère, 228.
  3. Archives nationales, F7, 3014. (Comptes-rendus des préfets, 1806.) Prix moyen d’un remplaçant : Basses-Alpes, de 2,000 à 2.500 francs ; Bouches-du-Rhône, de 1,800 à 3,000 ; Dordogne, 2,400 ; Gard, 3,000 ; Gers. 4,000 ; Haute-Garonne, de 2,000 à 3,000 ; Hérault, 4,000 ; Vaucluse, 2,500 ; Landes, 4,000. — Taux moyen de l’intérêt de l’argent (Ardèche) : « L’argent, qui était à 1 1/4 et jusqu’à 1 1/2 par mois, a baissé ; il est maintenant à 3/4 pour 100 par mois ou 10 pour 100 par an. « — (Basses-Alpes) : « Le taux commun de l’argent est du 7 au 15 pour 100 par an. » — (Haute-Loire) : « L’intérêt de l’argent a varié dans le commerce de 1 à 3/4 pour 100 par mois. » — (Gard) : « L’intérêt est à 1 pour 100 par mois dans le commerce ; les propriétaires trouvent facilement à emprunter à 9 ou 10 pour 100 par an. » — (Haute-Garonne) : • L’argent est à 7/8 ou 1 pour 100 par mois à Toulouse. » — (Hérault) : « L’intérêt de l’argent est de 1 1/4 pour 100 par moi ». » — (Vaucluse) : « L’argent est de 3 1/4 à 1 1/4 pour 100 par mois. »