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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/521

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Contre ce danger financier, social et moral, un architecte comme le Premier consul est en garde. Il sait que, dans une société bien faite, il ne faut ni surcharge ni décharge, aucun passe-droit, point d’exemptions et point d’exclusions. D’ailleurs « l’Etat [1], c’est lui ; » ainsi, l’intérêt public se confond avec son intérêt personnel, et, pour gérer ce double intérêt, il a les mains libres. Propriétaire et principal habitant de la France à la façon des anciens rois, il n’est pas tenu et gêné, comme les anciens rois, par des précédens immémoriaux, par des concessions faites, par des droits acquis. A la table publique qu’il préside, et qui est sa table, il ne rencontre pas. comme Louis XV ou Louis XVI. des commensaux déjà installés, héritiers ou acheteurs [2] de leurs places, en longues files, depuis le haut bout jusqu’au bas, chacun à son rang selon sa condition, sur un fauteuil, sur une chaise ou sur un tabouret, tous possesseurs légitimes et reconnus de leurs sièges, tous convives du roi, tous autorisés par la loi, la tradition et l’usage à ne pas payer leur dîner ou à le payer moins qu’il ne coûte, à ne pas se contenter des mets qu’on leur passe, à étendre, leurs mains devant eux jusqu’aux plats qui sont à leur portée, à se servir eux-mêmes et à emporter la desserte dans leurs poches. A la nouvelle table, point de places occupées d’avance ; c’est Napoléon qui la dresse, et, quand il s’y assied, il y est seul, maître d’y appeler qui bon lui semble, maître d’y assigner à chacun sa part, maître de régler le service au mieux de son intérêt et de l’intérêt commun, maître d’introduire dans tout le service l’ordre, la surveillance et l’économie. Au lieu d’un grand seigneur prodigue et négligent, voici enfin, pour commander les fournitures, pour distribuer les portions et pour restreindre la consommation, un administrateur moderne, un entrepreneur qui se sent responsable, un homme d’affaires qui sait compter. Désormais chacun paiera son écot, mesuré d’après sa ration, et chacun aura sa ration, mesurée d’après son écot. — Qu’on en juge par un seul exemple :

  1. Mémorial. (Paroles de Napoléon.) « à compter du jour où, adoptant l’unité, la concentration du pouvoir, qui seule pouvait nous sauver.., les destinées de la France ont reposé uniquement sur le caractère, les mesures et la conscience de celui qu’elle avait révolu de cette dictature accidentelle ; à compter de ce jour, la chose publique, l’État, ce fut moi… J’étais moi, toute la clé d’un édifice tout neuf et qui avait été de légers fondemens ! Sa destinée dépendait de chacune de mes batailles. Si j’eusse été vaincu à Marengo, vous eussiez eu dès ce temps-là tout 1814 et 1815. »
  2. Beugnot, Mémoires, II, 317. « Être vêtu, être imposé, être appelé à la guerre comme le plus grand nombre, paraissait un supplice, dès qu’on avait trouvé quelque privilège à sa portée. » par exemple le titre de conseiller du roi déchireur de bateaux, ou dégustateur de beurre frais, ou visiteur de marée et de poisson salé. « Ce titre tirait un homme du pair, et il n’y avait pas moins de 20,000 de ces conseillers de toute robe et de tout calibre. »