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balayé. L’eau nous entoure de toutes parts, et c’est à travers des nappes de pluie que nous entrevoyons çà et là un fantôme d’arbre, un spectre de buisson, quelque chose comme la végétation obscure des régions sous-marines. Sans les appels fréquens des guides, plus d’un d’entre nous s’égarerait au milieu de ce labyrinthe tombé dans un aquarium.

Bref, il est sept heures, pour le moins, quand nous touchons aux premières maisons d’Itéa. Nous courons à la plus somptueuse auberge du bourg : au bord de la mer, quelques falots sous un balcon de bois lui servent d’enseigne. Nous demandons des nouvelles de la mouche qui doit nous attendre. Elle est au large ; le gros temps ne lui a pas permis d’approcher. Aucun patron de barque ne consentirait d’ailleurs à nous y conduire par une mer démontée comme celle dont l’écume dent s’abattre au seuil du cabaret. Jusqu’au lendemain donc, le bivouac s’impose dans ce triste logis où l’odeur du graillon et la fumée des pipes forment un air plus épais que les brouillards du pôle. Des fricots sans nom cuisent on ne sait où. On devine, pendus au plafond, des poissons étranges dont la queue seule est visible. Le reste est dans la brume. Des ombres en foustanelle, assises sur des barriques, jouent aux cartes, sans quitter des lèvres leur narghilé dont les spirales s’enroulent autour de leurs jambes comme les serpens de la fable autour de Laocoon ; quelques chiens maigres promènent leur carcasse de groupe en groupe, le museau sur la pierre, récoltant plus de coups de pied que d’os à moelle. C’est dans cette taverne faite pour tenter les pinceaux d’un Téniers qui se risquerait parmi les palikares, que nous achevons, sur le pouce, le contenu de nos paniers ; après quoi, chacun ne songe plus qu’à dormir. Les meilleures chambres sont pour nous ; sortes de cabanes à poulets où des milliers de citrons sèchent en tas dans tous les coins. Nos lits de camp se dressent sans retard au milieu de ces pyramides dont le voisinage, tout acide qu’il soit, ne nous donne pourtant aucune aigreur. Qu’importe maintenant le vent et l’orage? Notre rêve parnassien est fini ; mais il reste encore d’autres rêves...

Nous ne les attendrons pas longtemps.


PAUL LEFAIVRE.