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ridicule effraie, mais en gens arrivés, qui sourient de nos préjugés et auxquels l’expérience acquise a donné l’assurance qui s’impose.

Les civilisations ont de ces chocs en retour. Elles réagissent les unes sur les autres, se modifiant plus ou moins rapidement, plus ou moins profondément, suivant les circonstances et surtout suivant les moyens d’action mis en œuvre. L’antiquité n’en avait connu que deux : la conquête brutale et la conquête intellectuelle, la force des armes et la séduction de l’éloquence et des arts. On a perfectionné l’une et l’autre; la guerre, plus meurtrière, est devenue méthodique et savante ; le livre et le journal ont remplacé la tribune trop restreinte pour un auditoire trop vaste ; on écrit plus, on parle moins. Puis, à ces moyens de propagande s’en est joint un autre, autrefois inconnu ou dédaigné, plus discret, plus insaisissable et plus puissant qu’aucun : l’influence féminine.

Longtemps la femme fut peu de chose : un accident dans l’histoire des peuples comme dans la vie des hommes ; elle est beaucoup aujourd’hui, et déjà, répudiant des méthodes surannées, historiens et voyageurs, philosophes et moralistes ne s’enquièrent plus uniquement, dans l’étude d’une nation, des tendances politiques, du mécanisme administratif, du mouvement économique, mais, aussi et surtout, des usages et des coutumes, de la rie sociale, de ce milieu dont la femme est le centre, où son action se fait sentir, déterminant parfois ces grands courans qui entraînent les peuples.

Qu’on l’approuve ou qu’on la regrette, on ne saurait nier l’extension de cette influence féminine. Napoléon Ier, qui s’en offusquait fort, tançait rudement Mme de Staël de s’occuper des affaires publiques, à quoi elle lui répondait qu’on ne saurait blâmer les femmes de s’intéresser à la politique dans un pays où, de par la politique, on leur coupait la tête. L’argument était sans réplique ; il en est d’autres, et ce qui est pour étonner, ce n’est pas qu’une moitié, — et la plus nombreuse, — du genre humain ait enfin conquis sa part d’influence, mais qu’elle ait mis tant de siècles à la conquérir. Pour avoir tardé à se produire, son action ne se fait que mieux sentir.

Cette action se manifeste rarement au grand jour, elle est encore moins officielle, partant elle est irresponsable. Les décrets sociaux et mondains de la femme ne relèvent que de son bon plaisir. Elle les édicté, s’y conforme et y soumet les autres. Elle laisse l’action apparente à l’homme, mais elle est le mobile qui le fait agir, et, par le degré d’influence qu’elle exerce, on peut mesurer le degré de civilisation du milieu. Ce niveau monte là où cette influence est plus accentuée ; il baisse là où elle est faible ou nulle. Il semble qu’elle soit, en nos temps modernes, l’étiage du progrès, et si,