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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/99

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extraordinaire, un mouvement industriel qui font d’elle l’une des premières villes du Royaume-Uni.

Sous cette épaisse fumée que vomissent des milliers d’énormes cheminées, sous « ces hectares de crêpe » qui l’enveloppent comme un gigantesque voile de deuil, Sheffield vit, grandit, s’étend, ajoutant chaque année de nouvelles usines à ses usines en activité. Dans ses bureaux, enfumés et sombres, où le gaz brûle en plein midi, s’accumulent les millions, s’édifient les grandes fortunes, au milieu de l’étourdissante rumeur d’un peuple de cyclopes affairés, du fracas retentissant des lourds pilons, du sifflement strident des machines à vapeur. Sheffield est le centre du commerce du fer, Steelopolis, la métropole de l’acier fondu, forgé, tordu, laminé, dont les invisibles parcelles flottent dans l’air alourdi et pesant.

On s’y fait, semble-t-il, et on a peine à s’en passer. Un manufacturier de Sheffield, contraint, par l’extension de ses affaires, à construire, au-delà des faubourgs de la ville, une usine plus vaste, se plaignait de la pureté relative de l’air ; il regrettait cette atmosphère dans laquelle il avait longtemps vécu, et gémissait d’entrevoir parfois un pâle rayon de soleil, un ciel comparativement clair. « La fumée de Sheffield, s’écriait-il dans un accès de lyrisme industriel, mais c’est notre pain et notre fortune ! »

John Brown, qui devait être un jour l’un des plus grands manufacturiers et des plus riches particuliers de l’Angleterre, naquit à Sheffield en 1816. Il appartenait, lui aussi, à cette classe ouvrière d’où sont sortis tant d’hommes éminens ; il fut élevé à cette salutaire, mais rude école du travail manuel qui endurcit, de la pauvreté qui stimule les natures énergiques. Son père était ouvrier carrier, travaillant aux ardoisières, mais ambitieux à sa manière, et très désireux de donner à son fils les rudimens d’instruction qui lui avaient fait défaut et dont il appréciait la valeur. Il l’envoya donc passer chaque jour quelques heures dans une modeste école où l’on enseignait à lire et à écrire aux enfans pauvres des deux sexes. John Brown possédait une bonne mémoire et une intelligence éveillée. Il retint ce qu’on lui apprit ; il apprit même ce qu’on ne lui enseignait pas. Doué d’une imagination vive et d’une précocité rare pour son âge, à onze ans il se prit de passion pour une de ses petites compagnes de classe, Mary Schofield. Il était constant, car il fut fidèle à cet amour, né sur les bancs d’une école, contrarié par les circonstances, et Mary Schofield devint lady Brown.

Mais, avant d’en arriver là, l’avenir réservait plus d’une épreuve au jeune amoureux. A quatorze ans, il entrait comme apprenti chez MM. Earl, Horton et C°. Sheffield était alors une petite ville sans