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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/947

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Et l’Homme crut entendre, alors, dans tout son être,
Une voix qui disait, triste comme un sanglot : —
Rien de tel, jamais plus, ne doit revivre ou naître ;
Les Temps balayeront tout cela flot sur flot.

Rien ne te rendra plus la foi ni le blasphème,
La haine ni l’amour, et tu sais désormais,
Éveillé brusquement en face de toi-même,
Que ces spectres d’un jour c’est toi qui les créais.

Mais, va ! Console-toi de ton œuvre insensée,
Bientôt ce vieux mirage aura fui de tes yeux,
Et tout disparaîtra, le monde et ta pensée,
Dans l’immuable paix où sont rentrés tes Dieux.


__________



II.


LE LAC.



C’est une mer, un Lac blême, maculé d’îles
Sombres, et pullulant de vastes crocodiles
Qui troublent l’eau sinistre et qui claquent des dents.
Quand la nuit morne exhale et déroule sa brume,
Un brusque tourbillon de moustiques stridents
Sort de la fange chaude et de l’herbe qui fume,
Et dans l’air alourdi vibre par millions ;
Tandis que, çà et là, panthères et lions,
À travers l’épaisseur de la broussaille noire,
Gorgés de chair vivante, et le mufle sanglant,
À l’heure où le désert sommeille, viennent boire ;
Les unes, en rasant la terre, et miaulant
De soif et de plaisir, et ceux-ci d’un pas lent,
Dédaigneux d’éveiller les reptiles voraces,
Ou d’entendre, parmi le fouillis des roseaux,
L’hippopotame obèse aux palpitans naseaux,
Qui se vautre, et qui ronfle, et de ses pattes grasses
Mêle la vase infecte à l’écume des eaux.