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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/909

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L’acceptation des lettres russes les sortaient d’une fâcheuse alternative. Si elles avaient dû passer outre, comme on nous le laissait entrevoir, elles eussent manqué à leurs promesses et se seraient brouillées avec l’empereur Nicolas ; si, au contraire, fidèles à l’entente, elles avaient suivi le sort de la Russie, leurs rapports avec la France eussent subi une profonde altération. L’Europe partagea la satisfaction du cabinet de Vienne et du cabinet de Berlin, et tous les gouvernemens célébrèrent à l’envi la sagesse et le tact politique de Napoléon III.

Le baron de Hübner remit ses lettres, le 12 janvier, et quelques heures après, le comte de Hatzfeld était admis à son tour au palais des Tuileries. La Prusse se trouvait être ainsi la dernière puissance à reconnaître le second empire. Si Frédéric-Guillaume IV avait pu pressentir l’avenir, il eût été le premier à abjurer ses préventions contre un souverain dont les combinaisons chimériques devaient, en peu d’années, assurer à sa maison le premier rang en Europe.

Le roi, en apprenant que le comte de Hatzfeld était régulièrement accrédité auprès de l’empereur, fit prévenir aussitôt M. de Varenne, par son ministre, qu’il le recevrait le soir même, immédiatement avant le concert de la cour, auquel le corps diplomatique était convié. Il semblait qu’on eût hâte de se débarrasser d’une corvée désagréable ; c’était procéder un peu cavalièrement, après tant de fâcheux incidens. M. de Varenne refusa de remettre ses lettres sans apparat, familièrement, en quelque sorte entre deux portes. Il réclama une réception solennelle, entièrement distincte et indépendante de la fête du soir. M. de Manteuffel eut beau protester des sentimens affectueux de sa majesté pour l’empereur, il ne réussit pas à le convaincre. Sa demande était trop légitime pour n’être pas agréée. Aussi le roi dut-il revenir tout exprès de Potsdam, dans la journée, pour avancer l’audience de quelques heures.

Il fut enjoué, démonstratif ; il charma notre envoyé par son savoir ; il lui parla science, littérature, beaux-arts et théologie avec une verve brillante, et, en le congédiant, lui demanda ex abrupto, comme un dilettante en quête de complimens, s’il était content de lui. « L’empereur a admirablement reçu Hatzfeld, disait-il ; j’espère que vous ne serez pas moins satisfait de mon accueil. » C’était une excuse, à moins que ce ne fût une épigramme.

Le baron de Varenne ne fut pas récompensé du zèle et de l’énergie déployés dans cette rude campagne. A peine accrédité, on le releva de son poste et le remplaça par le marquis de Moustier. Si par sa tenue il rappelait un vieux tenancier plutôt qu’un fringant ambassadeur, il savait du moins, imprégné de nos traditions, tenir