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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/875

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la vie même : la réaction du dedans ne répond plus à l’action du dehors. » — Si cette théorie est « généralement » vraie, il faut pourtant convenir qu’elle souffre bien des exceptions, que l’énergie de la volonté, qui dépend en grande partie de l’énergie des organes, n’est pas toujours en rapport avec l’élévation de l’intelligence ou avec le développement de la sensibilité, surtout des penchans affectueux. Nous ne pouvons donc considérer la loi qui relie le plaisir à l’évolution de la vie que comme une loi valable en moyenne, à peu près exacte pour les plaisirs et peines corporels, très inexacte dès qu’on s’élève aux plaisirs ou peines de « l’esprit » et du « cœur » : il n’y a plus là qu’une relation lointaine et indirecte avec le simple « maintien » de l’existence pour l’individu ou pour la race.

M.M. Spencer, Leslie et Barratt invoquent la sélection naturelle : tous les organismes, disent-ils, qui ne trouveraient pas normalement et en majorité leur plaisir dans les actions utiles à la vie seront éliminés par la sélection. — Mais, encore une fois, dans les limites de la vie possible, il reste un vaste domaine où l’activité peut s’exercer, et les partisans de l’évolution n’ont pas démontré qu’il existe dans ce domaine une proportion exacte, ni même approximative, entre le progrès et le plaisir. Si le pessimisme n’est pas autorisé à prétendre que le progrès de la vie coïncide avec le progrès de la souffrance, l’optimisme ou même le simple « méliorisme » des partisans de l’évolution n’est pas davantage autorisé à soutenir que le progrès de la vie coïncide avec un progrès du plaisir ; car il y a une troisième hypothèse possible et conciliable avec les nécessités de la vie, c’est l’hypothèse où la nature des plaisirs et des peines changerait avec l’évolution, mais où leur balance resterait à peu près la même. La vie, en faisant sa comptabilité, trouverait à son grand livre de nouvelles acquisitions en jouissances, mais elle trouverait aussi de nouvelles pertes compensatrices, et le résultat final pour l’humanité serait une richesse plus grande en douleurs comme en plaisirs. En fait, l’accroissement de l’intelligence et de la sensibilité par la civilisation, s’il n’aboutit pas d’une manière évidente à l’accroissement d’infortune imaginé par Rousseau et par M. le Hartmann, n’aboutit pas avec plus d’évidence à cet accroissement de félicité que nous promettaient les Condorcet, les Saint-Simon, les Fourier et tous les partisans du progrès indéfini. Individus et sociétés acquièrent des capacités plus grandes à la fois pour la jouissance et pour la souffrance ; voilà le fait. Quant à la comparaison mathématique des deux termes, de notre doit et de notre avoir, elle est scientifiquement impossible. Elle aboutirait sans doute, soit à la doctrine de l’équilibre, soit à une proportion non constante entre la complexité de la vie et le bonheur. Nous ne pouvons donc être certains de travailler à la félicité future de l’humanité, puisque l’existence