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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/871

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S’ils m’opposent un « idéal » supérieur, je leur répondrai avec MM. Spencer et Stephen Leslie : — L’évolution n’établit aucune moralité « absolue ; » elle est toujours relative au milieu environnant ; elle diffère selon le stade de la civilisation. Plus une conduite se rapproche de cette perfection toute relative, plus elle est vraiment idéale ; le prétendu « idéal » qu’on imagine parfait, dit M. Spencer, « n’est pas aussi parfait que la perfection relative. » Donc, relativement à l’état présent des choses, il est bon, selon cette théorie, qu’il y ait des individus qui ne se laissent pas exploiter au nom de l’idéal futur, lequel d’ailleurs ne sera pas moins relatif que l’idéal présent.

La certitude même du progrès général et final, en dépit des exceptions que je tâche de susciter à mon profit, est faite pour m’encourager encore : je continue d’admirer intellectuellement cette loi de progrès bienfaisante que je viole, et qui produira ses effets sans moi, malgré moi. Je suis comme un soldat qui, tout en prenant la fuite, se dirait : — O merveille ! la victoire n’est pas moins certaine ! — Et si tous les autres soldats prenaient la fuite ? — Ils ne la prendront pas ; il en restera toujours assez pour gagner la bataille. Qui sait même si, dans la fuite universelle, la victoire ne viendrait pas toujours ? Au lieu de mourir au poste comme un musulman, il est aussi rationnel et plus agréable de fuir quand on le peut : outre que la victoire du plus fort n’en sera pas moins sûre, il y aura une victoire de plus, celle de tel individu particulier en un point particulier ; cette double harmonie est faite pour m’enchante r davantage encore.

Si les évolutionnistes objectent à cet argument contre leur doctrine qu’il tombe dans le sophisme paresseux, que le progrès n’aura pas lieu dans l’hypothèse où chacun reculerait en arrière, ils doivent donc convenir que ce progrès n’a pas la certitude qu’ils lui attribuent, que le mouvement de l’ensemble sera déterminé par les mouvemens en avant des parties, et que la réflexion, en se généralisant, pourrait suspendre ce mouvement ou même le changer en un recul. Nous voilà de nouveau au rouet. Ou le progrès est certain sans moi, et alors il est inutile que, personnellement, j’y coopère à mes dépens ; ou il est incertain, et alors il est sans doute nécessaire que j’y coopère : mais de quel ordre est cette nécessité ? — Elle n’est pas morale, c’est simplement une nécessité d’ordre scientifique, c’est-à-dire conditionnelle : — Si je veux que le progrès social ait lieu, il faut que j’y contribue. — Mais qui m’oblige à vouloir le progrès social contre mes intérêts propres ? La même loi d’évolution qui dit à la race : « Obéis aux lois