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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/870

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les peuples ; l’intelligence aura « trouvé mieux » que ces doctrines, et mieux aussi que l’instinct aveugle.

Mais passons du point de vue de la société à celui de l’individu. La masse de l’humanité doit obéir à certaines lois morales ou périr ; soit ; mais, pour l’individu, l’alternative est-elle la même ? Admettons qu’il ne puisse entraver le progrès final de l’ensemble ; admettons encore que, dans la majorité des cas, il ne puisse s’empêcher lui-même de sentir le joug commun, les freins psychologiques et sociaux qui, combinés par une mécanique savante, le retiennent sur une certaine ligne normale de conduite, comme les rails retiennent le wagon en marche. Est-il sûr qu’il n’y aura pas cependant, en certains cas, des révoltes possibles pour l’individu, des succès possibles pour ces révoltes ? La biologie elle-même nous apprend qu’il y a deux moyens, pour un être vivant, de tenir tête à un milieu adverse : s’y conformer, ou le conformer à soi en le changeant et en le dominant. Quand les forces du milieu environnant sont toutes-puissantes et omniprésentes, la « conformité au milieu » est la seule ressource, comme la résignation des stoïciens à la nécessité universelle. Mais il y a des cas où, au lieu de se conformer, on peut conformer le milieu à soi : c’est une simple question de supériorité de force, un simple problème de mécanique. Le milieu social n’est pas si omnipotent ni si omniprésent qu’on ne puisse lui dérober certaines actions : dans le grand jeu qui se joue, on peut toujours tricher sur bien des points et faire plus d’un gain illégitime, gros ou petit : le tout est d’être habile, de bien cacher son jeu et de regarder celui des autres. Dans la sphère de la vie individuelle surtout, la paresse, la volupté et bien d’autres vices sont autant de plaisirs gagnés. La morale évolutionniste répète sans cesse : — Tu dois t’adapter au milieu ; mais ce mot tu dois signifie seulement : tu ne peux pas ne pas t’adapter au milieu. — Eh bien ! c’est ce qu’il faut voir ; si j’adapte au contraire le milieu à moi-même, la morale évolutionniste me permettra de dire à mon tour : tu dois t’adapter. Affaire de succès, et le succès, dans une foule de circonstances, n’a rien d’impossible : bien plus, il est souvent assuré. La lutte de l’individu et du milieu social, malgré la conformité croissante des deux termes, n’aboutira jamais à cette parfaite harmonie que rêve M. Spencer, que rêve aussi l’école historique à laquelle M. Wundt fait tant d’emprunts. En tout cas, je ne verrai pas ce beau jour. En attendant qu’il luise pour les autres, j’obéis à la loi actuelle de la vie, et je tâche de détourner à mon profit la plus grande part possible des forces actuellement en lutte : Mihi res, non me rebus subjungere conor. Que pourront m’objecter les partisans d’une morale exclusivement évolutionniste ?