Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/87

Cette page n’a pas encore été corrigée


Dépourvu de connaissances techniques, il se trouvait du moins affranchi de la routine, sans idées préconçues et sans parti-pris. Il étudia pratiquement, dans les fonderies, mêlé aux ouvriers, ouvrier lui-même, jusqu’au jour où, maître de son sujet, au courant des procédés usités, discernant nettement le point sur lequel devaient se concentrer ses efforts pour améliorer ces procédés, il se fit construire un laboratoire et se mit à l’œuvre. Ses premiers essais ne furent pas heureux, mais dans ses insuccès mêmes il puisait la force de persévérer, ses expériences manquées lui révélant des faits nouveaux qu’il notait soigneusement et dont il devait tirer bon parti plus tard.

Les mois et les années s’écoulaient cependant. Son laboratoire absorbait tout son temps et lui coûtait cher. Inquiet de voir diminuer son modique capital, il fut un moment sur le point d’abandonner la partie ; mais celle qui devait plus tard partager ses honneurs et sa grande fortune n’eut ni faiblesse ni défaillance. Réduisant leurs dépenses au strict minimum, elle l’encouragea à persister, résignée à tous les sacrifices pour lui permettre de mener à bien l’œuvre entreprise. Le but qu’il poursuivait alors consistait à donner aux pièces d’artillerie à âme lisse une portée égale à celle des canons rayés, en se servant de projectiles oblongs, et en assurant à ces projectiles un mouvement de rotation analogue à celui que leur impriment les pièces rayées. Le problème résolu à sa satisfaction, il estima de son devoir de communiquer ses modèles au War Office. Il le fit, non sans appréhensions, le souvenir qu’il avait gardé de ses rapports avec l’administration des postes n’étant pas pour lui faire concevoir l’espérance d’un accueil encourageant. En cela il ne se trompait pas, et, sans examen, on lui retourna ses plans et ses devis. Il se le tint pour dit.

Les travaux auxquels il se livrait l’amenèrent à Paris, et le hasard le fit un jour se rencontrer à dîner avec le prince Napoléon. Ce dernier appréciait les inventeurs, et Bessemer, plein de son sujet, séduit par l’attention courtoise que lui prêtait son interlocuteur, l’entretint de son invention. La guerre de Crimée donnait à cette question un intérêt particulier et tout d’actualité. Convaincu, Bessemer convainquit, et le prince le quitta en lui promettant de rendre compte de leur conversation à l’empereur, et se faisant fort de lui obtenir une audience. Il tint parole. Bessemer vit Napoléon III, qui le reçut parfaitement, et, très au courant lui-même des questions d’artillerie, l’écouta avec un bienveillant intérêt.

Il fit plus. Il le pressa de se rendre à Vincennes et d’y continuer ses expériences. Bessemer accepta, et, sur l’ordre de l’empereur, toutes facilités lui furent données pour les mener à bien.