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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/833

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Telles sont, par exemple, l’intégrité du territoire ou la forme du gouvernement. Tant qu’il existera un peuple français, nous n’entendons permettre à aucun de ceux qui ont l’honneur d’en être membres de se séparer du corps, et c’est justice : la première république a combattu la Vendée, la troisième a combattu la commune de Paris. Si demain les derniers venus parmi nous, Savoyards ou Niçois, voulaient quitter la maison commune, nous trouverions tout légitime de les en empêcher par les armes, aussi bien que si la Flandre voulait s’annexer à la Belgique, ou le Roussillon à l’Espagne. Cette abdication de la liberté individuelle, commandée par l’intérêt national, n’est pas la seule que la majorité d’état soit en droit d’exiger des citoyens : elle impose aussi la forme du gouvernement ; mais ici les résistances commencent.

Comme des aspirans à la main d’une jeune fille, qui tous déclarent hautement ne vouloir la tenir que de sa seule volonté, et qui, le jour où elle fait son choix, s’unissent contre le rival heureux qu’ils traitent d’infâme suborneur, les partis politiques, qui font ensemble la cour à la majorité souveraine, entendent bien qu’elle se prononcera en leur faveur ; nul d’entre eux n’accepte au fond de l’âme la décision qui lui est contraire, et, le lendemain du mariage de leur belle, les prétendus éconduits ne songent qu’à préparer le divorce. Les républicains reprochent aux conservateurs de ne pas s’incliner devant la décision du suffrage universel, et je n’ose dire qu’ils aient tort ; mais y a-t-il un républicain convaincu sur dix, ou même sur cinquante, qui renoncerait à ses convictions intimes, si le peuple, dans ses comices, rétablissait demain la monarchie ou l’empire ? Quels que soient les inconvéniens d’une instabilité qui n’aura d’autre remède que le temps, — l’existence d’un système quelconque pendant une centaine d’années de suite, — chacun admet que, ne pouvant faire subsister concurremment l’empire dans les Charentes, la monarchie dans les Côtes-du-Nord et la république dans les Bouches-du-Rhône, il faut bien laisser à la majorité d’état le droit de construire l’édifice national à sa guise, d’après ses plans, et d’en surveiller les dehors. S’ensuit-il pour cela que cette majorité soit toute-puissante, qu’elle doive s’occuper des détails et de l’aménagement intérieur par l’intermédiaire des trois ou quatre cents délégués qui la représentent au parlement d’état, et qui délèguent à leur tour le pouvoir exécutif à une dizaine d’autres mandataires, qu’on nomme les ministres de l’état ?

L’état ! c’est un vieux mot, un mot d’ancien régime ; Richelieu et Louis XIV l’avaient volontiers dans la bouche ; mais la signification de ce mot n’a-t-elle point varié depuis lors ? Pas autant qu’on pourrait le croire. L’état, qui n’a plus ses prisonniers, a encore ses « raisons » que l’on avoue tout bas, et ses droits dont on