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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/828

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les passages que Rome déclarait hérétiques. D’autre part, son impulsion fut peu favorable aux nombreuses académies qu’elle fonda ou patronna. Etait-il bien utile de réunir des prélats, des moines et des érudits, pour proposer à leurs réflexions des sujets tels que ceux-ci : « — On n’aime qu’une fois en sa vie. — L’amour exige de l’amour. — Il rend éloquens les gens non éloquens. — Il inspire la chasteté et la tempérance. — On peut aimer sans jalousie, mais jamais sans crainte. »

En 1688, elle enfla et eut un érésypèle. C’était un avertissement. Elle l’entendit et se hâta de mettre le temps à profit pour préparer sa dernière représentation. Le costume la préoccupait. Elle voulait qu’il fût neuf de forme, riche et singulier, afin d’étonner une dernière fois les spectateurs. Elle inventa une sorte d’habit qui tenait de la jupe et du manteau, et le fit faire « de brocart à fond blanc broché à fleurs et autres ouvrages d’or, garni d’agrémens et de boutons à cannetilles d’or, avec une frange de même au bas. » Elle l’essaya devant sa cour, la veille de Noël, marchant dans la chambre pour juger de l’effet. Le costume allait bien : Dieu pouvait lever la toile et la faire mourir.

Le divin régisseur lui donna trois mois de répit pour songer que la comédie avait peut-être une suite dans l’autre monde ; puis il frappa les trois coups. On était au mois d’avril 1689. Christine s’affaiblissait rapidement. Quand elle fut hors d’état de discuter, le cardinal Azzolini, son intendant, lui présenta un testament à signer, l’assurant « qu’il était très avantageux pour la maison de Sa Majesté. » Christine signa sans lire. Le testament instituait Azzolini légataire universel. Les meubles et les collections valaient des millions. Elle expira peu après, le 19 avril 1689. Si les morts voient, elle dut être contente ; l’apothéose du cinquième acte fut éblouissante.

On lui mit le bel habit de brocart à cannetilles d’or, une couronne royale sur la tête, un sceptre dans sa main de cadavre, et on la mena dans son carrosse de gala jusqu’à l’église Sainte-Dorothée, sa paroisse, où on l’étendit sur un lit de parade. Trois cents flambeaux de cire blanche inondaient la nef de lumière. L’église était toute tendue de deuil, ornée d’écussons et de bas-reliefs en faux marbre blanc, « qui faisaient allusion à la vanité de la vie et à la certitude de la mort. » Sur le soir, on chargea le lit de parade sur les épaules et l’on se mit en route pour Saint-Pierre. Les savans et les artistes ouvraient la marche. Venaient ensuite 16 confréries, 17 ordres religieux, 500 autres frères portant des cierges, les clergés de Sainte-Dorothée et de Saint-Pierre, la maison de Christine en habits de deuil, Christine elle-même sur