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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/822

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« Mon cousin,

« M. Chanut, qui est un des meilleurs amis que je pense avoir, vous dira, que tout ce qui me vient de votre part est reçu de moi avec estime ; et, s’il a mal réussi dans les terreurs paniques qu’il a voulu susciter dans mon âme, ce n’est pas faute de les avoir représentées aussi effroyables que son éloquence est capable de les figurer. Mais, à dire vrai, nous autres gens du Nord sommes un peu farouches et naturellement peu craintifs. Vous excuserez donc si la communication n’a pas eu tout le succès que vous auriez désiré ; et je vous prie de croire que je suis capable de tout faire pour vous plaire, hormis de craindre. Vous savez que tout homme qui a passé trente ans ne craint guère les sorciers. Et moi, je trouve beaucoup moins de difficulté à étrangler les gens qu’à les craindre. Pour l’action que j’ai faite avec Monaldeschi, je vous dis que, si je ne l’avais faite, que je ne me coucherais pas ce soir sans la faire ; et je n’ai nulle raison de m’en repentir. (Ici, quelques mots illisibles.) Voilà mes sentimens sur ce sujet ; s’ils vous plaisent, je serai aise ; si non, je ne laisserai pas de les avoir et serai toute ma vie votre affectionnée amie.

« CHRISTINE. »

Cette lettre ne raccommodait rien. On laissa Christine se morfondre trois mois à Fontainebleau. Elle envoya demander une invitation à Cromwell, que les tragédies effarouchaient peu d’ordinaire, et qui « feignit de ne pas comprendre. » Elle s’entêta à venir aux jours gras à Paris (février 1658), courut les lieux publics affublée en masque, fut traitée avec la dernière froideur par la reine mère et promptement éconduite. La veille de son départ, elle vint assister à une séance de l’Académie française [1]. L’Académie, prise au dépourvu, commença par épuiser la provision de petits vers de ses poètes : des madrigaux de M. l’abbé de Boisrobert ; un « sonnet sur la mort d’une dame, » de M. l’abbé Tallemant ; une « petite ode d’amour » de M. Pellisson ; des vers du même « sur un saphir qu’il avait perdu et qu’il retrouva depuis. » On eut recours ensuite au dictionnaire pour achever de remplir la séance. On l’ouvrit au mot jeu, et « monseigneur le chancelier, » se tournant vers la reine, dit d’un air aimable que le mot « ne déplairait pas à Sa Majesté, et que sans doute le mot de mélancolie lui aurait été moins agréable. » On lut : Jeux de princes ; qui ne plaisent qu’à ceux qui les font. »

  1. Voir les Mémoires de Conrart.