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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/820

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promettre le secret et lui remit un paquet cacheté, sans adresse, qu’elle se réservait de réclamer quand il lui plairait.

Le samedi suivant, 10 novembre, à une heure après-midi, la reine envoya chercher de nouveau le père Le Bel. Il prit à tout hasard le paquet cacheté et fut introduit dans la galerie des Cerfs, où il trouva la reine. Elle était vers le milieu de la galerie, causant de choses indifférentes avec Monaldeschi. Auprès d’eux se tenait debout Sentinelli, et un peu en arrière deux soldats italiens. Le père Le Bel avoue naïvement, dans la Relation [1] qu’il a écrite de cette tragédie, qu’aussitôt entré il commença d’avoir peur, parce que le valet de chambre qui l’avait amené frappa bruyamment la porte derrière lui. Il s’approcha pourtant de la reine, qui changea de ton et de maintien en l’apercevant et lui réclama son paquet d’une voix haute. Il le lui remit. Elle l’ouvrit et en tira des lettres qu’elle tendit à Monaldeschi, en lui demandant avec violence s’il les reconnaissait. Monaldeschi pâlit, trembla, essaya de nier, finit par avouer que les lettres étaient de lui, et se jeta aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon. Au même instant, Sentinelli et ses deux soldats tirèrent leurs épées.

La scène qui suivit est effroyable. Il ne faut pas perdre de vue qu’elle dura deux heures trois quarts. Nous devons cette précision de renseignemens au père Le Bel, à qui, par un phénomène assez fréquent, aucun détail n’échappait dans l’état d’horreur et de terreur où il était plongé.

A la vue des épées, Monaldeschi se releva et pourchassa la reine dans la galerie, parlant « sans relâche » pour se justifier, et même avec « importunité. » Christine ne témoignait ni ennui ni impatience. Le père Le Bel remarqua qu’elle s’appuyait en marchant « sur une canne d’ébène à pomme ronde. » Elle se laissa supplier un peu plus d’une heure, s’approcha alors du père Le Bel et lui dit avec tranquillité : « Mon père, je vous laisse cet homme entre les mains ; disposez-le à la mort et ayez soin de son âme. » Le religieux, « aussi effrayé que si la sentence avait été portée contre lui-même, » se jeta aux pieds de la reine, demandant grâce pour l’infortuné prosterné à ses côtés. Elle refusa froidement et passa dans son appartement, où elle se mit à causer et à rire, d’un air paisible et dégagé.

Monaldeschi ne pouvait croire que ce fût fini. Il se traînait à genoux, poussant des cris et suppliant ses bourreaux. Sentinelli en eut pitié. Il sortit, « mais il revint tout triste et dit en pleurant : « Marquis, pense à Dieu et à ton âme ; il faut mourir. » Monaldeschi, « hors de lui, » envoya le père Le Bel, qui sanglotait, et

  1. Collection des mémoires concernant la reine Christine.