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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/803

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Poissonnet ne savait ni lire ni écrire, et chaque fois que sa maîtresse avait quelque affaire difficile, elle l’en chargeait. Elle l’envoya au pape, à Mazarin. Il était célèbre pour tirer le secret des autres et ne jamais laisser échapper le sien, quoique obligé de se faire lire ses lettres et de dicter les réponses. Mazarin, qui se connaissait en intrigans, était plein d’admiration pour Poissonnet.

Des savans et des écrivains suédois, allemands, hollandais, complétaient une cour véritablement unique, et dont Christine était l’âme. Les soins du gouvernement ne lui avaient pas fait retrancher une minute à l’étude. Les heures données aux affaires étaient remplacées par des heures prises sur le sommeil, la toilette, les repas. Elle en était arrivée, de retranchement en retranchement, à dormir trois heures, à dîner en ouragan, et à ne se peigner qu’une fois la semaine. Encore sautait-on souvent une semaine. A l’écolière tachée d’encre avait succédé une reine tachée d’encre, les mains sales, le linge déchiré, qui avait beaucoup lu Pétrone et Martial et tenait les propos les plus salés, mais tout à fait savante, éloquente, sachant discuter et raisonner. « Elle a tout vu, elle a tout lu, elle sait tout, » écrivait Naudé à Gassendi (19 octobre 1652). Merveille des merveilles, elle n’était point pédante ! Elle haïssait la pédanterie, dix fois haïssable chez la femme, et dont son esprit la sauvait presque toujours, même en dissertant avec des pédans sur des sujets pédans. Sa réputation se répandait en Europe d’une manière à remplir son peuple d’orgueil, si son peuple n’avait commencé à s’apercevoir que les reines trop brillantes ont des inconvéniens.

Nous ne nous doutons plus de ce qu’était la dépense d’une cour pareille. De nos jours, on a les savans chez soi pour rien. Ils étaient moins idéalistes il y a deux siècles et demi. L’honneur de leur visite se payait à beaux deniers comptans, et Christine était libérale. C’était un sac d’écus, c’était une pension, c’était une chaîne d’or, et la reine ne se contentait pas de gorger les savans de sa cour. Ceux qu’elle ne pouvait voir, elle leur écrivait du moins, et c’étaient encore des pensions et des chaînes d’or. L’Europe était remplie de sangsues qui suçaient la Suède, et un profond mécontentement grondait dans le pays. Les Suédois ne pouvaient songer sans amertume à ce que devenait l’argent qu’ils avaient sué avec angoisse. Leur cœur se remplissait d’une juste colère à la vue de ces étrangers abattus sur le pays comme sur une proie, et qui encourageaient chez la reine tous les goûts ruineux. Le peuple crevait de faim, et Christine dépensait des trésors en collections.

On lui a fait un grand mérite de ses collections, et il est vrai qu’elles étaient fort belles. Sa bibliothèque passait pour n’avoir point de rivale en Europe ; les seuls manuscrits s’élevaient à plus