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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/798

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à cette époque, le pédantisme, florissait autant que le permettait la rareté des savans. Le docteur Pancrace et Trissotin auraient trouvé à qui parler.

La seule théologie prospérait dans ce désert intellectuel. Un clergé plein de zèle catéchisait et prêchait le peuple avec une sorte de fureur, jusqu’à le contraindre, malgré sa foi ardente, à des plaintes publiques contre la longueur des sermons. Le peuple ajoutait à ce qu’on lui enseignait les mille superstitions qui représentent la poésie dans l’existence des petits, quand les petits sont très pauvres, très ignorans, et qu’ils ont la vie triste et dure.

Les mœurs étaient primitives comme les idées. Les députés de l’ordre des paysans assistaient aux états en haillons. Les logis des grands étaient badigeonnés de blanc, à peine meublés et grossièrement. Au moment des repas, on tendait un baldaquin au-dessus de la table, afin d’empêcher les toiles d’araignées de tomber dans les plats. Le service de table était en harmonie avec le mobilier ; au festin de noce de Gustave-Adolphe, on mangea dans de la vaisselle d’étain, et encore elle était empruntée. La nourriture était grossière ; même chez le roi, presque point de superfluités telles que sucreries et pâtisseries ; rien que de la viande, et l’on resservait les restes. La mère de Gustave-Adolphe achetait elle-même son vin et faisait attendre le paiement au marchand. Le prince Charles-Gustave, qui régna après Christine, eut une longue correspondance avec sa mère pour décider s’il serait plus avantageux de se faire faire un habit de tous les jours, ou de sacrifier un de ses habits du dimanche. Un voyageur [1] rapporte que la monnaie était de cuivre, et « aussi grosse que des tuiles. » Si le détail est exact, il est caractéristique.

On n’avait qu’un luxe, l’ivrognerie, mais on l’avait bien. Au mariage de Gustave-Adolphe, on but cent soixante-dix-sept muids de vin du Rhin et cent quarante-quatre charges de bière, sans compter les autres espèces de vin et l’eau-de-vie. Les grandes réjouissances consistaient à s’attabler devant des bouteilles, à jurer son saoul, se jeter les verres à la tête et rouler sous la table dans une mêlée finale. Il n’en allait pas autrement à la cour que dans un cabaret. Personne, pas même un évêque, n’avait le droit de refuser de rendre raison le verre à la main.

Stockholm gardait une figure de capitale de demi-sauvages. La ville n’était pas encore sortie de l’île où elle était née. De loin, on n’apercevait que des monumens et des palais, dont les toits étincelans, formés de grandes lames de cuivre, dominaient de petits

  1. Huet.