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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/716

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caprice des passions et des incidens. Cette pauvre paix du monde, elle est si bien gardée par ses terribles protecteurs, par le formidable appareil des alliances et des armemens, qu’on la croit sans cesse en péril, qu’elle semble toujours dépendre de quelque volonté mystérieuse ou d’une circonstance imprévue, de la visite d’un ministre à Friedrichsruhe ou des déplacemens d’un souverain.

Jusqu’ici, il est vrai, elle est sortie à peu près intacte de plus d’une épreuve. Elle n’a pas trop souffert de la crise du changement de règne en Allemagne, de l’avènement d’un prince arrivant au pouvoir suprême avec l’impatience et l’inexpérience de la jeunesse. Elle a été plutôt raffermie qu’ébranlée par l’entrevue de Péterhof, dont l’unique résultat, d’après toutes les apparences, a été de prouver que la Russie était toujours décidée à garder sa liberté. Aujourd’hui, l’empereur Guillaume II reprend le cours de ses voyages ; il a déjà quitté Berlin, après avoir vu un instant M. de Bismarck, venu tout exprès de Friedrichsruhe. Il se rend d’abord à Vienne, où il est attendu, où il sera reçu avec la sévère étiquette de la cour d’Autriche. Il va ensuite à Rome, peut-être même, dit-on, jusqu’à Naples, où il présiderait à une revue navale, et vraisemblablement la course de Guillaume II en Italie ne changera rien, n’aura aucune influence sensible, décisive sur les rapports généraux de l’Europe. Il y aura plus de bruit et de manifestations que de résultats réels. Tel qu’il est cependant, ce voyage de l’empereur Guillaume à Rome peut prêter à de l’imprévu, peut-être même avoir ses incidens curieux et piquans. On ne voit pas bien encore comment tout va se passer, par quel artifice de diplomatie le jeune souverain allemand réussira à se tirer d’affaire entre le Quirinal et le Vatican, entre le roi Humbert et le pape Léon XIII. On a dû certainement tout prévoir et arranger d’avance cette grande représentation ; la réalité peut tout déranger et ménager quelque surprise. C’est là la question dans ce spectacle qui se prépare, que les Allemands et les Italiens vont offrir à l’Europe, plus curieuse qu’émue. Au fond, il n’est point impossible qu’il n’y ait quelque malentendu sur lequel on se tait habilement de part et d’autre, parce qu’on y est intéressé pour le moment, — après quoi il n’en sera ni plus ni moins.

En attendant que les voyages de l’empereur Guillaume à Vienne ou à Rome aient dit leur dernier mot, à la veille même de ces voyages, un incident aussi singulier qu’imprévu, à demi littéraire, à demi politique, occupe et passionne presque l’Allemagne depuis quelques jours : c’est tout simplement la publication d’un « journal, » d’une série de notes intimes de l’empereur Frédéric III. Par quelle indiscrétion ou par quelle circonstance particulière ces notes écrites pendant la guerre de 1870-1871, par celui qui n’était encore que le prince de la couronne de Prusse, ont-elles pu Voir le jour ? L’infortuné prince, si contrarié dans sa vie et promis à une fin si douloureuse, avait-il lui-même re-