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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/699

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Je crains un peu qu’il ne paraisse quelque hardiesse, ou même quelque intention de braver l’opinion, dans ce que je voudrais pourtant dire d’un romancier… qui n’est pas Russe, mais Français, s’il en fut, Gaulois même à l’occasion, et peut-être, en son genre, tout aussi philosophe que les Tolstoï et les Dostoïevski. Non pas que je méconnaisse pour cela ce que valent Anna Karénine ou les Frères Karamasof ; et je crois qu’au besoin je pourrais faire voir ce qu’ils ont par-dessus la plupart ou un bon nombre de nos romans. J’aimerais seulement qu’entre tous ces « chefs-d’œuvre » on fit quelques distinctions ; que, dans les plus justement vantés, on n’eût point l’air de prendre des défauts pour des qualités, l’absence d’art, de mesure ou de composition pour une imitation plus fidèle de la vie ; et qu’enfin, deux ou trois exceptés, on reconnût qu’il est encore des romans et des romanciers autre part qu’à Saint-Pétersbourg. Car les lecteurs que ne fatiguent point tant d’inutilités, tant de longueurs ou de répétitions qui me gâtent, à moi, Anna Karénine, comment donc en trouvent-ils, et lesquelles, par exemple, dans Clarisse Harlowe ? ou bien encore, ceux qui ne sauraient supporter les digressions déclamatoires de la Nouvelle Héloïse, et j’en suis, comment s’arrangent-ils de celles des Possédés ou des Frères Karamasof ? Or notez qu’en les traduisant, on en a supprimé la moitié. Je ne souhaite d’ailleurs aux Tolstoï et aux Dostoïevski que de durer autant que Richardson et que Rousseau. Mais, en attendant, ne pourrions-nous pas les admirer sans leur sacrifier tout à fait les nôtres ? et quand je dis les nôtres, je veux dire aussi bien les