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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/663

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ses bras et son industrie, n’a rien qu’autant qu’il parvient à vendre à d’autres sa peine ; mais celui qui paie le travail le paie le moins cher qu’il peut ; comme il a le choix entre un grand nombre d’ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser le prix à l’envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. »

Adam Smith, tout en l’entourant de certaines atténuations, reprend la pensée de Turgot : « C’est, dit-il, par la convention qui se fait habituellement entre deux personnes dont l’intérêt n’est nullement le même, que se détermine le taux commun des salaires. Les ouvriers désirent gagner le plus possible, les maîtres donner le moins qu’ils peuvent : il n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis, dans toutes les circonstances ordinaires, doit avoir l’avantage dans le débat et imposer forcément à l’autre ses conditions ; il y a cependant un certain taux au-dessous duquel il est impossible de réduire, pour un temps un peu considérable, les salaires ordinaires, même de la plus basse espèce de travail : il faut de toute nécessité qu’un homme vive de son travail et que son salaire suffise au moins à sa subsistance. Il faut même quelque chose de plus, dans la plupart des circonstances ; autrement il serait impossible au travailleur d’élever une famille, et alors la race de ces ouvriers ne pourrait pas durer au-delà de la première génération… Il paraît certain que, pour élever une famille même dans la plus basse classe des plus simples manœuvres, il faut nécessairement que le travail du mari et de la femme puisse leur rapporter quelque chose de plus que ce qui est précisément indispensable pour leur propre subsistance ; mais dans quelle proportion ? C’est ce que je ne prendrai pas sur moi de décider… C’est peu consolant pour les individus qui n’ont d’autre moyen d’existence que le travail [1]. »

D’autres économistes illustres, J. -B. Say, Mac-Culloch, Stuart Mill, acceptant le principe de Turgot, s’écartent de lui en élargissant,

  1. Un passage de Necker renferme des prévisions plus sombres encore que celles des deux célèbres économistes que nous venons de citer : « S’il était possible qu’on vint à découvrir une nourriture moins agréable que le pain, mais qui pût soutenir le corps de l’homme pendant quarante-huit heures, le peuple serait bientôt réduit à ne manger que de deux jours l’un, lors même qu’il préférerait son ancienne habitude ; les propriétaires de subsistances, usant de leur pouvoir et désirant multiplier le nombre de leurs serviteurs, forceront toujours les hommes qui n’ont ni propriété ni talent à se contenter du simple nécessaire. Tel est l’esprit humain que les lois sociales ont si bien secondé. » (Cité par Malon, Manuel d’économie sociale.)