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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/660

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riche toujours plus riche, le pauvre toujours plus pauvre, suivant une formule saisissante répétée à satiété par la presse et la tribune. L’opulence accrue sans cesse dans les mêmes mains, et comme conséquence de ce développement anormal, conséquence navrante pour le philanthrope, troublante pour le philosophe, terrifiante pour le politique, ce qu’on a appelé le sisyphisme, c’est-à-dire la civilisation, dans sa marche progressive, écrasant d’un poids toujours plus lourd, ceux. qui tirent leur subsistance du travail de leurs bras : voilà la question sociale, et c’est sous cette forme tragique qu’on la jette en phrases sonores aux imaginations populaires. Elle s’étale, accompagnée de menaces, dans la presse à bon marché, dans les meetings, dans les manifestes électoraux, aigrissant des douleurs trop réelles, aveuglant de sophismes des esprits déjà bien troublés par la souffrance et l’ignorance, envenimant toutes nos plaies morales et politiques.

Ce qui surprend parfois le lecteur ou l’auditeur dans le concert des protestations soulevées par le salariat ; c’est l’appareil scientifique et en apparence rigoureux dont certains organes socialistes accompagnent leurs attaques. Pour démontrer la misère des classes laborieuses toujours aggravée, le luxe des uns nourri par la pénurie des autres, le paupérisme, ce fléau des temps modernes, dérivant fatalement de notre système de production, ils s’appuient sur des définitions empruntées aux maîtres de l’économie politique. A tout moment, ceux des écrivains collectivistes qui se piquent de culture littéraire invoquent Turgot, Adam Smith, Malthus, Ricardo, Stuart Mill, comme les premiers auteurs de théories pessimistes, qui, dans le présent agencement économique et au milieu des merveilles produites par l’application de la science à l’industrie, interdiraient aux victimes du prolétariat tout espoir sérieux d’améliorer leur sort ; leurs écrits servent à revendiquer cette révolution sociale tant de fois annoncée, destinée à remettre dans les mains du plus grand nombre les moyens de production actuellement confisqués par de tyranniques détenteurs.

Ici même, M. de Laveleye, M. Ch. Grad [1] ont montré comment le collectivisme allemand, aujourd’hui si redoutable par le nombre et l’organisation de ses adhérens, et qui a poussé des racines dans le monde entier, sans en excepter notre propre territoire, cherche à se rattacher aux théories de l’économie classique et à y prendre son point d’appui. Rappelons seulement, en engageant le lecteur à relire les développemens historiques où les deux auteurs que nous venons de citer ont condensé tant de faits, dans quels termes l’un

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1876 ; du 1er novembre 1887 et du 15 février 1888.