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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/60

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Quoi qu’il en soit, le marché fut débattu, et l’on convint d’une somme de 6,000 piastres fortes d’Espagne, soit 33,000 francs en monnaie de France, qui serait avancée par le gouverneur espagnol du préside de Mélilla. Le lieutenant-colonel Courby de Cognord écrivit en conséquence au colonel Demetrio, marquis de Benito, gouverneur de Mélilla, lequel s’empressa d’acquiescer à la convention. « Je suis disposé à tout faire pour vous être agréable, s’empressa-t-il de répondre à Courby de Cognord ; que j’aurai de plaisir à vous recevoir chez moi et à vous embrasser comme si vous étiez de mes enfans ! Je vous attends avec les bras ouverts. Le jour que j’aurai ce plaisir sera pour moi une belle journée. » Le gouverneur n’eut pas d’ailleurs à faire l’avance de la rançon, qui fut apportée d’Oran à Mélilla par le bateau à vapeur Véloce.

Le dénoûment se fit avec une mise en scène tout à fait mélodramatique. Le 3 novembre, au, soir, Courby de Cognord fut introduit secrètement dans une tente isolée de la deïra ; il y trouva les quatre chefs les plus directement intéressés à l’affaire, qui lui firent part du scénario suivant : Abd-el-Kader devait venir le surlendemain au camp des prisonniers ; aussitôt ces derniers iraient lui demander qu’on les renvoyât dans leur pays, puisque leur gouvernement ne les réclamait pas et ne voulait pas les échanger ; sur quoi les chefs interviendraient en leur faveur et feraient appel aux sentimens de l’émir grand et généreux.

Le surlendemain, en effet, chacun s’acquitta correctement de son rôle : Abd-el-Kader soutint particulièrement le sien avec une gravité noble. Cependant des intrus, qui n’étaient pas dans le secret, faillirent faire manquer la scène ; un entre autres réclama chaleureusement contre le renvoi des prisonniers français, parce qu’il avait un frère retenu captif en France ; mais l’émir leva la séance en annonçant à Courby de Cognord qu’il lui ferait connaître ses résolutions plus tard.

Le 8 novembre, il le fit appeler, et le dialogue suivant s’engagea : « Puisque la France ne te réclame pas et que tes généraux ne veulent pas t’échanger, veux-tu me servir ? Je te ferai grand, je te donnerai des chevaux et des armes. — Je ne demande qu’à revoir mon pays, et je ne peux pas en servir d’autre. — Si je te renvoie, que dirai-je aux miens quand ils me réclameront leurs familles ? — Tu leur diras que je demanderai à la France d’être aussi généreuse envers toi que tu l’as été envers elle. — Combien me renverra-t-on de prisonniers ? — Je ne puis te le dire. — Veux-tu partir par le Maroc, par Lalla-Maghnia ou par Mélilla ? — Par Mélilla. — Pourquoi plutôt par là qu’ailleurs ? — Parce que les bonnes relations de la France et de l’Espagne leur permettent de se rendre