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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/588

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les entreprises privées, les habitudes d’action collective volontaire, contiennent en effet des germes de vie et de progrès qui ont une importance générale bien supérieure pour le milieu social au simple perfectionnement technique de tel ou tel détail secondaire. Il n’importe pas seulement d’atteindre dans le temps présent et avec rapidité tels ou tels résultats matériels, sous le rapport de l’assurance par exemple ou de l’assistance ; il faut encore conserver à toutes les forces sociales, autant que possible, une certaine énergie et spontanéité de mouvemens. Un homme n’a pas seulement à se préoccuper de l’exécution de sa tâche de chaque jour ; il doit aussi veiller à ce que tous ses organes, tous ses muscles, tous ses nerfs restent disponibles, aptes à l’action, à ce qu’aucun ne s’atrophie, de façon qu’il ne puisse plus en retrouver l’usage au moment où il lui serait nécessaire. De même pour les sociétés humaines : mieux vaut que la vie et l’initiative soient diffuses dans tout le corps social que d’être concentrées dans un seul organe qui dispose d’un pouvoir infini de contrainte et d’un pouvoir infini de taxation.

Outre la contrainte législative, outre la taxation, qui est une autre forme de la contrainte, l’état jouit d’un autre moyen d’influence sur la société : l’exemple. C’est là un mode d’action qui soulève moins de critiques que les deux autres ; il ne laisse pas que d’être insidieux et, quand l’état ne met pas à l’exercer une suprême discrétion, de jeter une perturbation funeste dans les relations sociales. Cette puissance des exemples donnés par l’état grandit chaque jour : l’action indirecte de l’état, en dehors des injonctions législatives, en dehors aussi de la levée des impôts, est à certains égards plus sensible dans les sociétés modernes que dans les anciennes. L’homme a toujours été porté à l’imitation ; la foule a toujours eu les yeux levés vers ceux qui occupent des positions éminentes, pour reproduire dans sa vie journalière et commune quelques-uns des traits de leur conduite. Mais ce n’est pas là le secret de l’autorité toute nouvelle des exemples donnés par l’état. C’est que l’état moderne est devenu le plus grand consommateur, le plus grand faiseur de commandes, le plus grand « employeur de travail » qui soit dans une nation. Pour les besoins de la défense nationale, c’est-à-dire de ces deux formidables et progressives industries, la guerre et la marine ; pour les travaux publics gigantesques dont sa trinité de pouvoir central, pouvoir provincial et pouvoir municipal s’est chargée à l’excès ; pour tous ces services qu’il a plus ou moins accaparés, postes, télégraphes, éducation, etc., l’état dépense en France, déduction faite des intérêts des dettes nationales et locales, 3 milliards à 3 milliards 1/2 par an, à l’ordinaire et à l’extraordinaire (un extraordinaire permanent) ;