Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/578

Cette page n’a pas encore été corrigée


même aussi pour l’instruction, de même pour la force nationale. Ainsi qu’il est plus frappé des intérêts particuliers que de l’intérêt synthétique de la nation, l’état moderne, par les mêmes raisons d’origine et de pouvoir précaire, est aussi plus sensible aux intérêts immédiats et présens qu’à un intérêt plus grand, mais différé ou lointain. En cela il est en contradiction avec l’une des plus importantes missions de l’état, qui est de préserver l’avenir, même l’avenir fort éloigné.

Voici encore deux autres faiblesses qui, celles-ci, ne s’appliquent pas seulement à l’état moderne, l’état électif, mais à tous les états. Au point de vue strictement professionnel, dans les œuvres techniques qu’ils dirigent, les fonctionnaires publics n’ont ni le stimulant ni le frein de l’intérêt personnel. Dans les conditions habituelles où ils opèrent, ils se trouvent, dans une certaine mesure, détachés de leur œuvre, ou du moins de certaines des conséquences de leur œuvre. Sans doute, ils peuvent être animés de sentimens élevés, de zèle pour le bien général ; mais ce zèle n’a pas cette sanction qui consiste dans le contre-coup immédiat et nécessaire des résultats pratiques de leurs travaux. L’honneur même, qui de tous les sentimens dont ils sont inspirés est le plus haut et le plus efficace, peut quelquefois les induire en faute. Ils prennent souvent le change sur le caractère de leur mission ; ils cherchent le grand au lieu de l’utile, ce qui peut les distinguer et les honorer, au lieu des tâches vulgaires et banales qui conviennent au train de chaque jour. Ils se placent, même pour des entreprises communes, à un point de vue esthétique qui conduit à un gaspillage de forces ; on le voit pour les routes, les chemins, les écoles.

J’arrive à la dernière des faiblesses de l’état, quel qu’il soit, moderne ou ancien, républicain ou monarchique, tempéré ou despotique. L’état est soustrait aux conditions de la concurrence, la plus énergique de toutes les forces, celle qui tend le plus au perfectionnement de la société et de l’individu. Avec ce double pouvoir de contrainte légale et de contrainte fiscale qui lui est dévolu, l’état, quand il agit sur le territoire de la nation, n’a pas à redouter qu’on le supplante, qu’on l’annule, qu’on le supprime. Étant une personnalité sans rivale, puisqu’il est la seule de son espèce, il est à l’abri de cette éviction, de cet anéantissement, auxquels sont exposés les individus ou les associations libres qui remplissent mal ou médiocrement leur tâche. On fera peut-être ici quelques objections : on dira que, si l’état, considéré in abstracto, est soustrait à toute concurrence, les partis politiques qui se disputent l’état et qui le possèdent tour à tour sont, au contraire, dans la situation de concurrens constans et acharnés. Cela est vrai ; mais l’objection, pour