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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/536

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émotion en Europe ; les agitations de la démagogie se ranimeraient, et la paix serait en péril. »

M. de Manteuffel s’appliquait du reste à nous convaincre que tout se bornait à un échange d’idées pacifiques et conciliantes, qu’aucune détermination n’était prise, que rien n’était signé. « Je vous en donne ma parole d’honneur, disait-il, au ministre de France, qui l’interpellait, il n’y a pas de traité. Lorsque l’empereur Nicolas est venu à Berlin ; ce printemps, il a été question assurément de toutes sortes d’éventualités, on en a même causé à Sans-Souci, à table, au spectacle, à la promenade. On s’est demandé ce qu’on ferait en cas de guerre ; ce que ferait l’Angleterre et même ce que feraient les États-Unis, mais je vous donne encore une fois ma parole que rien n’a été signé. »

Ces assurances étaient conformes à la vérité. Le roi n’avait nulle envie d’aliéner sa liberté d’action. Il avait, depuis 1848, passé par de trop rudes épreuves, pour être tenté de s’exposer à de nouvelles aventures. S’il croyait à l’affection personnelle de son beau-frère et de son neveu, Olmütz l’autorisait à se méfier de leur politique. D’ailleurs, le séjour que l’empereur Nicolas avait fait à Berlin, au printemps, n’avait pas précisément resserré les liens entre les deux cours. Les Russes, attachés à la personne du tsar, avaient froissé l’amour-propre prussien par des propos inconsidérés, et, pour rendre leurs dénigremens plus amers, ils avaient chanté les louanges de l’Autriche et fait ressortir ses affinités avec la Russie. Ils s’étaient permis même de faire des comparaisons déplaisantes entre les deux capitales, et de préférer vienne à Berlin. On en avait conclu qu’ils reflétaient les sentimens de leur maître. Il est certain qu’à ce moment l’empereur Nicolas avait une prédilection marquée pour l’Autriche ; il parlait avec chaleur de son jeune empereur, il faisait ressortir les qualités de son cœur, la fermeté et l’élévation de son caractère, il lui prédisait de glorieuses destinées, tandis qu’il traitait son beau-frère, Frédéric-Guillaume IV, d’idéologue et même de révolutionnaire. Peut-être sentait-il que la Prusse, tout en protestant de sa fidélité aux principes de la légitimité, cherchait à se dégager sournoisement des liens de la sainte-alliance, à réagir contre les stipulations de la convention d’Olmütz pour se mettre en Allemagne, par des concessions faites aux partis-avancés, à la tête du mouvement national. Ses tendances secrètes ne pouvaient lui échapper ; aussi traitait-il parfois le roi, sans gêne, comme un parent nécessiteux qu’on n’a pas à ménager. Il espérait sans doute, en marquant des préférences à l’Autriche, éveiller ses jalousies et le ramener à lui plus sûrement. C’est cette tactique que je me suis permis, un jour, d’appeler, en termes un peu osés,