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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/477

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Les affaires de l’Europe sont depuis longtemps et restent si compliquées, si embrouillées, si obscures ou si incertaines qu’il n’en faut jamais beaucoup pour réveiller les inquiétudes et remettre les esprits en campagne. À défaut d’événemens précis et décisifs, il suffit d’un incident imprévu, d’une manifestation un peu bruyante, d’un voyage plus ou moins mystérieux préparé avec un certain art, pour émouvoir l’opinion, pour laisser croire que tout va être en combustion. C’est une bourrasque de quelques jours. Puis tout se calma ou paraît se calmer, l’éclaircie est revenue pour là moment. C’est décidément l’histoire de cette visite retentissante que M. Crispi a cru devoir faire au prince-chancelier d’Allemagne. Le premier ministre italien est allé à Friedrichsruhe avec son importance, ses turbulences mêlées d’obséquiosités et ses dernières notes, ces notes presque fameuses par lesquelles il a cru prendre l’attitude d’un Jupiter tonnant de la diplomatie. Il est revenu de Friedrichsruhe comme il y était allé, sans être guère plus avancé, après avoir pu s’assurer toutefois, s’il l’a voulu, qu’il n’était pas encore le premier personnage de l’Europe, qu’il pouvait même paraître assez compromettant à ses alliés, et que ce qu’il avait en définitive de mieux à faire était de se tenir tranquille ou de sa montrer moins agité. M. Crispi a été trop pressé de croire à sa propre importance, de prétendre se servir de la triple alliance on ne sait pour quels desseins, au risque de compromettre l’Italie pour les rêves d’une ambition par trop échauffée. M. de Bismarck, sans parler de quelques autres titres, est un homme plus positif, qui sait ce qu’il fait, qui ne noue pas des alliances pour qu’on se serve de lui, et qui, pour le moment, d’après toutes les apparences, tient à ne favoriser, à n’encourager aucune aventure maladroitement ou prématurément dangereuse pour la paix. Le chancelier est certainement prêt pour la guerre, il a assez fait pour cela ; aujourd’hui, il est vraisemblablement encore pour la paix, parce qu’il la croit nécessaire bu utile dans l’Intérêt de l’œuvre qu’il poursuit, qui vient de passer par l’épreuve d’un double changement de règne.

En réalité, tout ce qui apparaît pour le moment en Allemagne semblerait indiquer qu’avant de songer à la guerre, la première préoccupation est ce qu’on pourrait appeler l’établissement du nouveau règne, l’entrée de Guillaume II dans son rôle d’empereur. Le jeune successeur de l’empereur Guillaume Ier et de Frédéric III s’essaie à la puissance par ses actes, par ses discours, où l’on sent un esprit qui n’est peut-être pas encore bien fixé, qui est partagé entre les instincts et les nécessités de gouvernement, qui est aussi visiblement agité du besoin, de l’impatience de tout rajeunir autour de lui, surtout le personnel militaire supérieur. Guillaume Ier a voulu être entouré jusqu’à sa mort des vieux généraux qui avaient combattu avec lui. Guillaume II s’est déjà décidé récemment à laisser rentrer dans la retraite le maré-