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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/469

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Descendons-nous jusqu’à ces valets, Mascarille de l’Etourdi, et Scapin ? Jusqu’à Frosine, jusqu’à Nérine, ces « femmes d’intrigue ? » jusqu’à Sbrigani, « homme d’intrigue ? » Mascarille, nous le savons, a peu de scrupules ; Scapin est « brouillé avec la justice » depuis un « petit démêlé » qu’ils eurent ensemble ; n’empêche qu’il se remet en campagne : « Trois ans de galères de plus ou de moins ne sont pas pour arrêter un noble cœur ! » Frosine, sauf votre respect, est une entremetteuse, à qui Belle petite n’apprendrait aucun tour ; elle trinquerait sans s’étonner avec les amies de Lucie Pellegrin. Nérine et Sbrigani, logez-les chez ce vieux garçon : croyez-vous qu’ils seraient embarrassés, pour faire « leur pelote, » plus que cette gouvernante et son neveu, l’agent d’affaires ? Sbrigani est proprement un contumace d’importance ; Nérine pratique la tricherie au jeu, l’abus de confiance, le faux ; à l’occasion, elle témoigne en justice et fait pendre des innocens. Non, non, ce n’est pas chez le bonhomme Lormeau que ce couple aurait sa place, mais plutôt chez le père Paradis, le receleur ; il s’y trouverait « en famille, » Il est vrai que ces gens-là sont hors la loi. Mais le notaire de Béline et d’Argan, M. de Bonnefoi, est mieux situé : il use de sa position pour « rendre juste ce qui n’est pas permis. » Aussi reçoit-il avec plaisir ce compliment : « Ma femme m’avait bien dit, monsieur, que vous étiez fort habile et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s’il vous plaît, pour lui donner mon bien et en frustrer mes enfans ? » Que reste-t-il ? Les magistrats ? S’il faut en croire Scapin, autant « d’animaux ravissans ! .. Il n’y a pas un de tous ces gens-là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde ! »

Après cela, quelques documens que nos jeunes romanciers aient osé porter au théâtre, il faut convenir que leur impertinence avait des précédens. Même, on s’explique à peine qu’ils se reconnaissent révolutionnaires, qu’ils s’accusent de vouloir supplanter les auteurs dramatiques de profession. Ils ne disent rien qu’on n’ait déjà dit ; ont-ils inventé une nouvelle façon de tout dire ?

D’une dramaturgie, à proprement parler, qui diffère de l’ancienne, il est à peine question. Au mois de mai, Belle Petite, En famille, ne sont que des dialogues ; la Fin de Lucie Pellegrin n’est qu’un dernier acte ; Entre frères, un dénoûment : on savait déjà ce que c’est qu’un dialogue, un dernier acte, un dénoûment. Monsieur Lamblin, qui ne dure guère, a pourtant un commencement, un milieu et une fin, que Lysidas pourrait appeler la protase, l’épitase et la péripétie. La Prose, la Sérénade, la Pelote, Esther Brandès, en trois actes, reproduisent le même rythme encore plus nettement. Je ne vous dis pas que l’intrigue d’Esther Brandès vaille celle des Dominos roses, ni même celle des Surprises du divorce ; mais elle vaut bien celle du Misanthrope.