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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/464

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L’espèce étant déterminée, ainsi que ses variétés, considérez tel ou tel groupe, que des individus ont formé par accident ; suivez une partie de leur existence : — comment finit l’histoire ? Il arrive qu’elle ne finisse pas, surtout si les individus appartiennent aux variétés les plus basses : quelque temps que dure l’examen, à la première minute, à la dernière ; ils croupissent dans le même état (Belle Petite, En famille). Il arrive aussi que l’histoire finisse mal, — c’est même l’ordinaire, — par la mort du principal personnage : — inutile de recommencer le compte des cadavres, — Et quand ce personnage est un être faible, il va sans dire que sa mort est le triomphe de quelques autres, qui sont de plus méchantes bêtes. Enfin, il arrive que l’histoire finisse bien (la Prose, Monsieur Lamblin, la Sérénade), — par un morne accommodement ou par une transaction dégradante : l’amoureuse, faisant volte-face épouse l’homme qu’elle n’aime pas ; le mari conserve sa maîtresse, en même temps que sa femme, grâce à l’entremise de sa belle-mère, le père mairie sa fille séduite au séducteur, qui est l’amant de la mère.

Parce que des jeunes gens portent ce témoignage sur la vie et sur le monde, faut-il crier à l’abomination de la désolation ? Faut-il jurer que c’est calomnie pure, et que cette calomnie est un signe des temps ? Que cette génération prête méchamment ses vices à l’humanité tout entière ? Ou bien, pour mettre les choses au mieux, qu’elle n’est composée que de mauvais plaisans ? Ce dernier système a de quoi nous séduire : il nous rassure, autant qu’un autre, sur notre nature et notre destinée ; avec un air plus charitable, il est plus mortifiant aussi pour ces fâcheux, qui prétendaient nous inquiéter. « Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant ? demandait un jour Baudelaire à un brave homme. Cela ressemble à des cerneaux, et c’est excellent [1]. » Ainsi, M. Hennique, M. Bonnetain et les autres : « Avez-vous mangé du cœur humain ? Cela vous a un goût de fauve et de pourri. » De vrai, ils n’en ont jamais goûté. Ils se donnent chacun pour un petit Becque : ils ne sont que des blancs-becs. Laissons-les donc ! ..

Hélas ! il n’est que trop certain sans leur témoignage, il était connu avant eux que l’homme est mortel, et qu’il arrive rarement à la mort sans avoir passé par la maladie. Sans leur témoignage et de longue date, il est avéré que l’homme n’est pas bon : sa méchanceté, pour les croyans date du péché originel ; pour les savans, elle remonte un peu plus haut. De ce côté de la Manche, on rencontre un la Rochefoucauld pour dénoncer assez nettement son égoïsme ; un Hobbes, en face, qui formule cet axiome : Homo homini lupus ! .. Il suffit d’avoir préparé sa première communion pour savoir que « la chair est faible ; » et d’avoir fait

  1. Voir la troisième série des Mémoires d’aujourd’hui, par M. Robert de Bonnières ; Ollendorff, éditeur.