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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/427

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La conception sociale de ces rationalistes aboutit à une sorte de théocratie démocratique. D’après les molokanes, l’église et la société civile ne doivent pas être séparées : l’une et l’autre ne font qu’un ; encore un principe qui se rencontre virtuellement dans le tolstoïsme. La société civile doit, comme l’église, être constituée sur les principes évangéliques, sur l’amour, l’égalité, la liberté. On retrouve là, en termes presque identiques, la devise de la révolution, avec cette différence capitale que le premier terme est l’amour et que le point de départ est Dieu, a Le Seigneur est Esprit, dit le molokane, d’après saint Paul (II, Corinthiens, III, 17), et là où est l’Esprit du Seigneur est la liberté. » Le vrai chrétien doit être libre de toutes les lois et obligations humaines. Les autorités terrestres ont beau avoir été établies par Dieu, elles ne l’ont été que pour les fils du siècle, car le Seigneur a dit des chrétiens : « Ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. » (Saint Jean, XVII, 14.) Les lois des hommes ne sont point faites pour les justes ; au lieu d’obéir à ces lois changeantes, le vrai chrétien doit obéir à la loi éternelle écrite par Dieu sur la table de notre cœur. C’est là encore un principe cher au comte Léon Tolstoï. La grande différence entre ces moujiks presque illettrés et l’illustre romancier, c’est que, chez ce dernier, ces maximes mystico-révolutionnaires restent théoriques, tandis que plus d’un buveur de lait a, pour les mettre en pratique, bravé la prison et l’exil.

Les molokanes arrivaient ainsi au mépris des autorités et de la loi positive. Leur radicalisme théologique concluait, l’Écriture en main, au radicalisme politique. Comme les quakers et les frères moraves, avec lesquels ils ont plus d’un trait de ressemblance, molokanes et doukhobortses ont une répugnance religieuse pour le serment et pour la guerre, prenant à la lettre les passages de l’évangile qui défendent de jurer et de tirer l’épée. Bien plus, certains d’entre eux se sont refusés au paiement des taxes en même temps qu’au service militaire. Le Christ a bien dit : « Rendez à César ce qui est à César ; » mais les chrétiens spirituels, qui n’appartiennent qu’à Dieu, ne doivent rien à César.

D’accord avec ces maximes, plusieurs ont essayé de se soustraire mix impôts aussi bien qu’au service militaire, mais leur résistance a été sévèrement réprimée pur l’empereur Nicolas. Beaucoup ont été knoutés et déportés ; d’autres, selon une méthode plus d’une fois Adoptée par l’autocratie, furent enfermés comme aliénés dans des maisons de fous. Depuis lors, les buveurs de fait ont dû se résigner à subir la loi commune. De même que l’extrême gauche du raskol, il leur a fallu en venir à des compromis. C’est ainsi que les molokanes du Don admettent qu’on peut être soldat et se battre pour