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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/420

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V. LES RÉFORMATEURS. — LE COMTE LÉON TOLSTOÏ. SES PRÉCURSEURS ET SES ÉMULES. [1]


L’Europe ne se lasse pas d’admirer le Tolstoï romancier ; elle s’inquiète peu du Tolstoï réformateur. L’un cependant complète l’autre ; l’un est aussi Russe, peut-être plus Russe encore que l’autre. Jamais Léon Tolstoï n’a été plus de son pays, jamais il n’a été « plus peuple » que dans ses écrits de ces dernières années, depuis que, délaissant les fictions profanes, il a entrepris d’enseigner au monde la voie du salut. Cela seul serait un trait national. A ces Russes l’art ne suffit point ; ils semblent avoir, un jour ou l’autre, besoin de refaire la société et de sauver l’humanité ; cela les prend qui à vingt ans, qui à cinquante. L’évolution du roman à la théosophie mystique, Gogol et Dostoïevsky l’avaient déjà à demi accomplie ; Tolstoï, génie plus complet, a décrit la courbe tout entière, jusqu’à toucher aux rêveries apocalyptiques des réformateurs populaires, jusqu’à nous faire craindre la métamorphose de l’écrivain gentilhomme en moujik visionnaire.

Isolé de la terre natale, le comte Tolstoï reste une énigme. Pour

  1. Voyez la Revue des 15 avril, 15 août et 15 octobre 1887 et du 1er mai 1888.