Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/416

Cette page n’a pas encore été corrigée


d’une vigueur et d’une élégance suprêmes, dans la manière vaporeuse, parfaitement appropriée au sujet.

Nul doute que Murillo, libre dans l’emploi de sa palette, eût prodigué davantage ce genre de tableau. Mais on ne peut trop admirer avec quelle haute inspiration il concilia les commandes religieuses et son penchant pour le peuple. Il prit pour décorer les églises, toutes les fois que le choix du sujet lui était laissé, quelque acte de la vie des saints les plus connus par leur charité : Saint Thomas de Villeneuve distribuant ses aumônes, sainte Elisabeth de Hongrie pansant les teigneux, et quelques autres moins importans.

Lorsqu’un pareil maître appelle familièrement une de ses toiles mon tableau, la remarque a son prix. Le Saint Thomas de Villeneuve est, en effet, un tour de force, une œuvre de magicien, traitée dans la même manière que les petits garçons de Munich, cette manière chaude où le grand coloriste se renferme hardiment dans la gamme des tons neutres, bruns et gris, sur lesquels il jette les plus étonnans effets de lumière. Par malheur, il a employé pour les ombres des matières colorantes qui, avec le temps, sont devenues noires et sèches. Mais voyez ce tableau éclairé uniquement par le fond. Les premiers plans sont dans une sorte de pénombre, et les personnages s’enlèvent, modelés à contre-jour, sur l’éclatante lumière qui inonde le fond, une sorte de léger portique. Seule, la noble tête du saint et sa mitre blanche sont aussi frappées d’un vif rayon de lumière. L’évêque fait l’aumône à un mendiant demi-nu, agenouillé devant lui et vu de dos. Deux autres à droite, avec leurs loques et leurs béquilles, attendent leur tour, et l’un d’eux, une vieille femme, contemple avec saisissement l’homme de Dieu. A gauche, au contraire, sur le premier plan, une gitana, assise à terre, joue avec son marmot, qui lui montre en riant sa piécette blanche. Ce petit groupe exquis, c’est la note humaine, familière, que Murillo tient à mettre partout, même dans une composition sévère, et traitée avec le plus grand style. On comprend sa prédilection pour cette toile, où il a, en quelque sorte, réuni et confondu les deux courans de son âme. Il a créé, avec l’idée la plus simple et un miracle de procédés techniques, une œuvre divine, où plane sur un naturalisme résolu et sans ambages le plus beau rêve d’idéalisme, la charité.

C’est la même pensée sublime qui a inspiré la Sainte Elisabeth, et entre ces deux ouvrages, le goût peut hésiter. Il n’y a pas ici le même tour de force, mais plus d’énergie et de pathétique. Plus saisissant encore est le contraste entre les deux sources d’inspiration, entre les misères humaines et la charité céleste. Un saint distribuant des aumônes à une bande de mendians et d’éclopés, ce n’était pas un sujet nouveau. Mais une sainte, une jeune reine, son