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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/411

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nom (il y en a peut-être deux de contestables), la moitié à peine est de première qualité, aucun n’approche des chefs-d’œuvre de l’Académie Saint-Ferdinand ou du musée de Séville. Tel que nous le voyons cependant, ce maître charmant est entouré en France, tout comme en Espagne, d’une vraie popularité. Des critiques, il est vrai, se sont fait un mérite de ne pouvoir admirer ensemble Velasquez et Murillo ; mérite singulier pour des gens dont le métier est précisément de goûter et de montrer le beau dans toutes ses variétés ! Mais quoi ? l’administration des musées a eu le front de payer 600,000 francs, à la vente du maréchal Soult, une vierge de Murillo, une Conception immaculée, qui n’est même pas des meilleures du maître. Eh bien ! faut-il que sa gloire souffre d’un engouement mal placé ? Que ne paierait-on pas la Sainte Elisabeth ou le Saint Thomas de Villeneuve !

C’est encore Séville, la cité heureuse, qui a vu naître, dix-huit ans après Velasquez, Esteban Murillo. Celui-ci est le fils d’un ouvrier, orphelin tout enfant et élevé par la charité d’un prêtre, qui a le mérite de deviner et d’aider sa vocation. Le génie du peintre paiera sa dette de reconnaissance à l’église. Il faut suivre aussi cette éducation de Murillo, également pleine de curieux exemples. Dans l’atelier de Juan del Castillo, mauvais peintre, mais bon maître, on lui fait peindre, comme chez Pacheco, force natures mortes et des sargas, sorte de toiles barbouillées prestement à la détrempe, et que les marchands enlèvent par centaines à la foire, pour le commerce des Indes. Voilà où le jeune Esteban apprend cette facture souple et rapide qui aidera tant sa fécondité. Mais il n’apprend rien autre chose, ne voit rien qui lui montre les grandes voies de l’art. Un beau jour, son camarade, Pierre de Moya, revient de Londres, après la mort de Van Dyck, rapportant toute une cargaison de copies et de dessins d’après son maître. Quelle révélation ! et quel enthousiasme ! Murillo se met en route pour aller aussi en Flandre ou en Italie. Mais à Madrid, son glorieux compatriote, le grand Velasquez, accueille à bras ouverts le pauvre Sévillan et lui ouvre les palais royaux. Murillo voit des chefs-d’œuvre et, satisfait, passe trois années d’étude à Madrid, sans aller jamais plus loin.

Ainsi quarante à cinquante exemplaires, tous très beaux il est vrai, de Véronèse, du Titien, d’Andréa del Sarto, de Raphaël, de Rubens et de Van Dyck, que renfermaient les palais royaux, voilà proprement les seuls maîtres de Murillo. Parmi ses compatriotes, il n’a jamais imité que Ribera, et, chose bien étrange, on ne surprend chez lui aucune influence de l’homme illustre qui lui a témoigné tant d’amitié. Mais, à vrai dire, il n’y avait pas la moindre ressemblance entre ces deux esprits, l’un observateur puissant, philosophe qui cherche simplement à rendre avec le plus de force possible ce qu’il voit, et