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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/405

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dont il avait besoin, il a gardé toutes ses forces natives et ses tendances. Voyez plutôt le premier fruit de ses études, l’admirable Forge de Vulcain. Est-il assez Castillan et ami du trivial, ce disciple des Florentins ? Certes, voilà des corps dessinés et musclés à la Michel-Ange ; mais ce sont bien des forgerons, de vrais frappeurs d’enclume, épais et brutes, et vulcain tout le premier. Apollon lui-même, avec des formes plus délicates, n’a point la tête d’un dieu, si bien que l’artiste, pour qu’on ne s’y trompe pas, l’a sans façon entouré d’une auréole !

On a tout dit sur les splendeurs et la magie de Velasquez, vraiment le roi de la palette, parce qu’il en connaît toutes les ressources et tous les secrets, et qu’il les déploie avec une finesse et une largeur, une aisance et une hardiesse qui arrachent des cris d’enthousiasme. Par la seule couleur, chacun de ses tableaux est déjà un divin poème. Ici une vaste toile, où il n’y a pourtant que du rouge, du rose et du blanc, mais toute la gamme possible du rose, pour encadrer une fillette de dix ans, la future reine de France : et quelle grâce dans le plus grand style ! Là c’est un nain de cour, tout de vert habillé et assis au milieu d’une verte campagne. Là encore, un bouffon, un hombre de placer plus élégant qu’Aramis, tout en velours noir et satin rose ; mais quel velours et quel satin ! Car, il n’a pas son pareil, ce maître, pour ployer, chiffonner et faire miroiter les étoffes. Et n’est-il pas le premier aussi dans l’art de juxtaposer les tons pour les élever ou les abaisser l’un par l’autre, de les faire s’appeler, se répondre et vibrer ensemble ? Tout cela est banal, et je n’y veux ajouter qu’une remarque : c’est que, si l’on rapproche ces œuvres éblouissantes des premières du maître, que devient le fameux axiome des ateliers : On peut devenir dessinateur, mais on naît coloriste ?

Je ne m’arrêterai pas davantage sur les procédés d’exécution de Velasquez, sur cette touche unique, qui procède tantôt par une sorte de jet rapide et léger, tantôt par de vigoureux empâtemens, mais toujours par un coup de pinceau violent dont les effets à distance sont prodigieux. Certes, il faut étudier les secrets de cette brosse si l’on tient à analyser la puissance du maître, car ils en forment une bonne part, mais non pas cependant la plus grande part. Si Velasquez s’est donné pour tâche d’animer ses personnages d’une vie distincte, individuelle, reflétant le caractère de chacun d’eux, et s’il a merveilleusement atteint ce but digne de son génie, gardons-nous de croire que ce soit seulement par le relief saisissant de la couleur, ou par cet accent, cette intensité de physionomie que donnent l’énergie du pinceau et certaines. touches hardiment posées sur des points lumineux. Non, c’est