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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/388

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Or rien n’est tenace comme ces jugemens tout faits que l’on se passe de génération en génération. Combien de gans et des plus compétens parlent encore, avec de singulières méprises, de la peinture espagnole ! C’est qu’aujourd’hui même les grands musées d’Europe, j’entends les plus riches et les plus fastueux, n’en peuvent donner qu’une très pauvre connaissance. En dépit des notions que chacun peut aller prendre à Madrid, les fausses attributions s’étalent, avec le même sans-gêne, aussi bien à l’Ermitage, à Berlin et à Dresde qu’au Louvre, où de quatre toiles prêtées à Velasquez, une seule est authentique. Et nous sommes pourtant, grâce à la collection du maréchal Soult, les plus favorisés.

Ne nous plaignons pas, certes, que l’Espagne ait su garder ses chefs-d’œuvre, et nous oblige à les aller voir chez elle ! Qui ne sait combien les œuvres d’art sont plus intelligibles, plus vivantes, plus sympathiques, enfin, sous le ciel qui les a vues naître ? Et qui ne sait aussi que l’air pur de Florence ou de Madrid conserve autrement la peinture que les climats du Nord ? Les soixante Velasquez du Prado ont l’air de sortir de l’atelier, aussi bien que les Murillo, les Zurbaran, qui, à côté d’eux, et dans l’académie voisine, complètent cette triomphante parade de l’art espagnol. Aussi frais sont les incomparables Rubens, et cette foule de chefs-d’œuvre italiens, français, hollandais, amassés là comme pour permettre sur place toutes les comparaisons. Ce que l’on peut rapporter de Madrid, Regnault l’avait montré, lui dont la carrière éphémère ne fut qu’une réminiscence du Prado. D’autres illustres le montrent encore avec éclat, et, même pour les profanes, il est curieux de voir les sources où a puisé un maître tel que M. Bonnat.


II

Tout le monde sait que l’éclat vraiment original de la peinture espagnole, — j’excepte les contemporains, — se résume à peu près dans cinq noms hors pair : Ribera, Zurbaran, Velasquez, Murillo, Goya. Le dernier est presque un moderne ; les autres ont brillé à peu près ensemble, dans une période qui n’excède pas soixante-dix années, depuis les débuts de Ribera jusqu’à la mort de Murillo. Avant et après ce siècle d’or, les peintres abondent dans la Péninsule ; mais, sur l’enseignement spécial dont j’ai parlé, il n’y a pas grand’chose à leur demander. Et, si curieuse que soit l’histoire de précurseurs tels que Moralès, Sanchez Coello ou Ribalta, je la laisse, faute d’espace, pour venir tout de suite aux maîtres originaux. Il est d’autant plus facile de les isoler de leurs prédécesseurs qu’ils ne leur doivent rien. Aucun n’a été l’élève de quelqu’un, comme Raphaël le fut du Pérugin, et Léonard de Vinci de