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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/379

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ratifiant directement les emprunts, voilà ce que demande ce hardi logicien. Il a évidemment sous-entendu que le conseil remplacerait le parlement, pourrait supprimer la garde soi-disant républicaine et exiler à dix lieues de Paris l’armée régulière. Au reste, M. Sigismond Lacroix se défend de porter atteinte à l’unité nationale, de ressusciter le fédéralisme et l’anarchie ; il sait fort bien que le fédéralisme n’est pas en cause, qu’il s’agit de savoir si Paris, sous prétexte de s’administrer lui-même, gouvernera la nation entière. On assure qu’ayant failli faire partie d’un cabinet, il se montrait disposé à ajourner ses réformes. Faut-il s’en étonner et dénoncer la palinodie ? Nullement. Un politicien considérable, qui aujourd’hui repousse l’autonomie comme « le péril social », écrivait en 1865 : « Le municipaliste sera le maître. J’ai dit autonomie, c’est le vrai mot ; rien ne dit mieux ce qui nous manque. » Pour tout homme intelligent, il y a entre l’opposition et le pouvoir le chemin de Damas.

Quant à M. Yves Guyot, il termine son véhément réquisitoire contre les préfets-maires par une sorte de cantate qu’il aurait dû intituler Paris-Paradis. Si jamais Paris devient cet Eden, tout le monde prendra le chemin de la capitale, et il ne restera personne pour cultiver la terre et habiter les villes de province. « Les cuisinières téléphoneront à leurs fournisseurs, qui leur expédieront par tube pneumatique ou autre les objets demandés ; la vie sera d’un bon marché qui fera du luxe d’aujourd’hui l’ordinaire des plus pauvres. Partout l’eau coulera à profusion, et quiconque n’aura pas pris sa douche chaque matin sera considéré comme un phénomène de malpropreté… On modifiera l’atmosphère des appartenons en appelant de l’air des bords de la mer, des forêts de sapins ou des montagnes… Les médecins doseront la quantité d’oxygène nécessaire pour tous les microbes, et on se le procurera par abonnement… » Ces merveilles et bien d’autres encore, on les verra dans un siècle, sans doute sous le règne de la bonne commune de Paris. Comment ne pas songer à cet avocat qui aurait voulu être ministre six mois en 1789, rien que pour payer toutes les dettes de la monarchie, tripler ses revenus, enrichir le roi, le clergé, la noblesse, le tiers-état… Quelqu’un le saisit enfin par le bras en lui disant d’un air grave : « Assez ! assez ! ô homme généreux ! » On éclata de rire.

Écartons ces rêveries. Paris, allègue-t-on, a bien mérité de la République. Paris a bien mérité de la révolution, mais il a tué les deux premières républiques, et peut s’en est fallu qu’il ne tuât la troisième en 1871. Paris est un monde, une pluralité de forces, de pensées, d’élémens en agitation chaotique ; Paris