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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/351

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duo concertant. Malgré cette indépendance, rien de décousu ; tout se tient et s’enchaîne. On suit l’acte entier comme un ruisseau qui coule et qui chante.

Il fait nuit ; des souffles passent sur le jardin avec une berceuse d’orchestre qui semble le murmure des arbres. Roméo guette sous le balcon. Ses amis le cherchent, et leurs voix qu’on entend dans l’éloignement redoublent le mystère dont le jeune homme s’environne. La cavatine : Ah ! lève-toi, soleil ! est analogue, sans être identique, à celle de Faust : Salut, demeure chaste et pure. Des deux morceaux, la forme est à peu près la même, mais non le fond. Roméo peut sans crainte et sans remords expliquer son loyal amour. Il ignore le trouble « qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite ; » aussi commence-t-il avec franchise l’air qui s’achève par un grand cri de passion. Deux accords de harpes perlent discrètement, et Juliette paraît à son balcon. Elle s’y accoude rêveuse, mais non troublée. Des syncopes discrètes de l’orchestre trahissent seulement les battemens de son cœur. Roméo l’appelle ; et aussitôt, avec une fierté douce : Qui m’écoute ? dit-elle, et surprend mes secrets dans l’ombre de la nuit ! Cette courte phrase, à elle seule, est exquise. Exquise encore la phrase, ou plutôt exquises toutes les phrases qui suivent. Commodes reflets sur l’eau, mille sentimens passent sur l’âme de Juliette, sur cette âme plus complexe que celle de la simple Gretchen. Entre le vers : Ah ! tu sais que la nuit te cache mon visage, et ceux-ci : Mais accuse la nuit dont le voile indiscret a trahi le mystère, Juliette se révèle tout entière, moins avancée en âge, mais plus avancée en sagesse que Marguerite. Sans rien savoir de l’amour, elle en devine tout : la fragilité probable, et jusqu’à la honte possible. Elle aime Roméo de toutes les forces de son être. Elle le lui dit avec plus de franchise encore que d’embarras ; mais en retour de cet amour complet, éternel, elle veut le même amour. Elle ne demande pas de sermens, pas d’appel à ces astres changeans qui les écoutent, mais une parole seulement, sérieuse et loyale. Chez cette parfaite créature, la prescience, l’intuition de la femme n’a point terni la pureté de la vierge. Sa précoce vertu garde la candeur de l’innocence. Elle ne veut même pas que l’aveu de son amour à elle et la flatterie de cet amour surprennent le cœur de Roméo ; il lui faut ce cœur libre, et tout entier. S’il ne se donne pas à jamais, elle ne se plaindra pas ; elle souffrira et elle mourra seule. Mais Roméo ne songe guère à se refuser. Avec quelle chaleur il répond : Ah ! je te l’ai dit, je t’adore ! Quel redoublement de passion à ces mots : Dispose en reine, dispose de ma vie ! Sur cette péroraison éperdue, les notes des harpes pleuvent comme les étoiles dans une nuit d’été. Elle s’avance, la nuit des fiançailles ; dans la maison, l’on appelle Juliette. Alors les deux voix s’unissent pour un adieu d’une