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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/348

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d’une voix mâle : Le bonheur silencieux verse les cieux dans nos deux âmes ! Quelle horrible poésie ! Ce bonheur qui verse les cieux dans des âmes ! Mais quelle musique ! quelle dilatation du cœur dans la poitrine ! quelle plénitude de vie ! Marguerite répond tout bas, la tête cachée, chantant moins qu’elle ne murmure. Tout se fond dans l’orchestre où s’éparpillent quelques notes de harpes ; les autres instrumens ondoient et flottent mollement. Marguerite n’a plus même la force de répéter son aveu ; l’orchestre le redit pour elle : Parle,.. parle encore, soupire-t-elle, et son souffle meurt deux fois avec le mot : mourir, sur des notes qui semblent la musique même d’un baiser.

L’âme de Marguerite n’est point encore assez troublée. C’est à la nature maintenant d’achever l’œuvre du démon et de l’homme. Quelle fin d’acte que celle-ci ! Ce n’est point Elsa qui paraît entre les roses du balcon. Ces yeux de femme ont d’autres langueurs, cette voix, d’antres appels. A l’orchestre d’abord, les notes se groupent lentement, et semblent pénétrer avec les rayons de lune par la fenêtre qui s’entr’ouvre. L’accompagnement ondule, égal et doux. Dans la transparence des harmonies passent des chants d’instrumens divers : hautbois inquiets, cors anglais, flûtes d’argent. Des phrases montent et redescendent, des souffles s’élèvent pour retomber. De loin on entend la voix de Marguerite tremblante sur ces mots : L’oiseau chante, s’épanouissant sur ceux-ci : L’air m’enivre. Les modulations naissent les unes des autres ; le mouvement s’accélère et les sonorités se fortifient. Il t’aime, s’écrie Marguerite, répétant le cri universel. Tout l’orchestre alors se soulève, et une explosion triomphale annonce le dénoûment.

Plus à plaindre que Roméo et Juliette, Faust et Marguerite ne chantent qu’un seul duo d’amour, du moins d’amour heureux. Après la scène du jardin, ils ne se retrouvent que dans la prison. Chez la pauvre captive, la passion est morte ou lassée, lassée par les épreuves de l’âme et du corps, par l’abandon, par la misère. Marguerite n’a gardé que le souvenir et comme le fantôme, encore gracieux, de son amour. Ici, toute sensualité devait disparaître et disparaît en effet. La souffrance a tout racheté, l’ombre sacrée de la mort est déjà sur Marguerite. A la voix du bien-aimé elle s’éveille. Avec quelle tendresse encore, avec quelle confiance ! Comme la pauvre enfant se repose sur ce cœur qui l’a trahie ! De l’amour elle ne se rappelle plus la volupté, mais la pudeur et le premier trouble, et cet abord de Faust qui l’avait tout interdite ! voici pourtant de plus brûlantes réminiscences… Le jardin charmant parfumé de myrtes et de roses. Aussi Marguerite hésite. C’est l’orchestre et non pas elle qui redit la phrase même du jardin. Et encore cette phrase s’achève autrement, sans la dégradation chromatique, sans la