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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/346

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joli, mais que c’était un sujet sur lequel il ne fallait jamais écrire. » En musique, on ne s’en est point fait faute. Nous l’avons vu avec Wagner ; nous l’allons voir avec Gounod. Mais Gounod, lui, n’a pas forcé la note ; il l’a seulement donnée : exquise et nouvelle. Oui, nouvelle, car ce qu’il a dit, on ne l’avait pas dit encore, et, depuis, on n’a fait souvent que le répéter. Nulle part dans Faust, encore moins dans Roméo, n’éclate la brutalité de Tristan. La musique de Gounod va jusqu’au trouble des sens, mais pas jusqu’à leur délire ; elle éveille le désir au lieu de l’exaspérer. Dans Faust même, à côté de la volupté, qui n’en pouvait être exclue, que de pudeur et de grâce réservées ! Rappelons-nous la première rencontre, surtout la réponse de Marguerite : Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle ! Ce n’est pas ainsi que s’abordent Tristan et Yseult, poussés aux bras l’un de l’autre par l’effet d’un breuvage irrésistible.

Même dans l’acte du jardin, pas une ombre de sensualité ne ternit la chasteté de la cavatine : Salut, demeure chaste et pure ! Le jeune homme s’est arrêté avec respect. Au moment de porter le trouble en cette maison, il en adore la paix et le silence. Il s’émeut à la pensée de cette innocence, oubliant qu’il est venu pour la flétrir. A la pureté du sentiment répond bien la pureté de la musique : quelle beauté de lignes dans le chant et dans l’accompagnement ! De même le premier récit de Marguerite sur une seule note rêveuse, la chanson du roi de Thulé, trahissent à peine un commencement d’amour. Sur la chanson vieillotte et presque indifférente, les deux a parte passent comme d’involontaires rougeurs sur un front de quinze ans. Marguerite ignore encore tout désir ; elle n’est qu’étonnée. Sa chanson n’est pas troublée ; témoin la cadence tranquille, naïve : Ses yeux se remplissaient de larmes. Ici chaque phrase, si petite qu’elle soit, ajoute au charme d’un rôle que dépare seulement l’air des bijoux. Cette valse à fioritures, voilà, avec les couplets de Siebel, les deux taches légères de l’acte du jardin. Mais quel rôle que celui de Marguerite ! Que de nuances de sentiment ! Me voilà toute seule ! — Ce soupir exprime bien la mélancolie de la solitude éprouvée pour la première fois. Un bouquet, c’est de Siebel, sans doute… Pauvre garçon ! — Il est difficile à dire ce : Pauvre garçon ! difficile à laisser tomber avec douceur, avec reconnaissance, mais aussi avec un hochement de tête, avec un sourire distrait, comme si déjà la pensée, l’amour surtout, était ailleurs. Encore un mouvement craintif dans la première phrase à Faust : Ces bijoux ne sont pas à moi, laissez, laissez de grâce ! et puis l’âme de la jeune fille s’entr’ouvre, s’épanouit. Tout le long du quatuor, de ce chef-d’œuvre scénique et musical, on suit chez Marguerite l’éclosion de l’amour. Tandis qu’elle fait à Faust la