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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/328

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C’est dans son grand air que Léonore tout entière se révèle. Cet air pourrait bien avoir servi de modèle à celui d’Agathe dans le Freischütz. Tous deux se ressemblent : même tonalité, même coupe, même série de mouvemens. L’air de Fidelio n’a peut-être pas la jeunesse de celui du Freischütz ; ce n’est pas un air de fiancée, mais de femme, moins virginal que conjugal. Mais quelle force, quelle hardiesse presque virile ! Il y a de l’amitié dans cet amour. Quelques mesures d’andante accusent des souvenirs du bonheur passé. Puis vient un admirable adagio. La jeune femme s’absorbe en elle-même ; elle descend pour ainsi dire jusqu’au fond de son amour. Au-dessus de l’orchestre, sa voix perle des gammes égales et lentes, qui s’infléchissent en courbes charmantes. Quand la noble phrase est achevée, sur une sorte de fanfare éclate l’allegro, martial, fulgurant, explosion de générosité et d’enthousiasme. Après cet air sublime, et sans parler de l’adorable chœur des prisonniers, les autres pages maîtresses de Fidelio sont le duo de Rocco et de Léonore, le fameux quatuor du pistolet, et le duo des époux sauvés par l’arrivée de l’excellent gouverneur.

Le duo de la fosse est sinistre ; le contraste s’y accuse entre la rondeur vulgaire d’un geôlier à l’ouvrage et l’épouvante d’une femme creusant la tombe de son mari. La continuité de l’accompagnement en triolets, la plainte de Léonore, les mornes réponses de l’orchestre, tout cela est d’une tristesse mortelle : musique de cave, sans air ni jour. L’impression est encore redoublée par la froideur, la nudité de la fin : traversé de quelques lueurs d’espoir, le duo s’achève dans une obscurité sépulcrale par un glacial unisson.

Le quatuor du pistolet vaut surtout par la rapidité et le mouvement scénique. Voilà un chef-d’œuvre de théâtre, conflit violent et instantané de haine et d’amour, duel de quelques secondes entre le traître Pezarre et Léonore.

Quant au duo qui suit, il est admirablement beau, beau surtout par le mouvement constamment le même, toujours fiévreux, haletant, qui fait battre les deux cœurs à grands coups ; beau par le bouillonnement de l’orchestre, par une rentrée délicieusement tendre et une reprise triomphale. Ce n’est pour ainsi dire qu’un transport rapide, un éclair dans la nuit de cet opéra ténébreux. Ce morceau jetait Berlioz dans des convulsions d’enthousiasme. Jugez-en : « un duo… où la passion éperdue, la joie, la surprise, l’abattement empruntent tour à tour à la musique des accens dont rien ne peut donner une idée à qui ne les a pas entendus. Quel amour ! quels transports ! quelles étreintes ! avec quelle fureur ces deux êtres s’embrassent ! comme la passion les fait balbutier ! Les paroles se pressent sur leurs lèvres frémissantes, ils chancellent,